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    Elitza Gueorguieva, des lettres dans les images

    Elitza Gueorguieva est écrivaine, cinéaste, performeuse. Après dix-huit années bulgares, elle a gagné la France, et y butine depuis l’art et le savoir sous toutes ses formes. Paris 8 s’est dressé sur son chemin : une licence et deux masters. Elle a accepté de nous en toucher deux mots. 

     

    On avait regardé rapidement sur le net, dans la partie « images », pour la reconnaître. Sans trop bien savoir pourquoi, on s’attendait à ce qu’elle soit grande, un peu impressionnante, les cheveux courts. En fait on a eu un peu des trois, grande quand même, impressionnante mais du type délicat, et puis les cheveux, est-ce que c’est bien important. Il n’est pas interdit de songer qu’Elitza Gueorguieva est une formidable figure de proue pour l’université Paris 8, produit certifié maison, sauce master de création cinématographique, licence de lettres et master création littéraire. Il n’y avait plus qu’à lui tamponner le front.

    D’abord, on a essayé de comprendre pourquoi le cinéma, et dans une veine si spécifique, qui mélange la réalité du monde et le pouvoir déstructurant de la fiction. « J’ai été immédiatement sensible au cinéma documentaire. Bizarrement, j’avais une grande résistance envers la Nouvelle Vague – en France cela va de soi, tout le monde connaît, et les études de cinéma s’ouvrent avec Jean-Luc Godard qui assène que le cinéma est mort… », déroule la jeune artiste, qui revendique sa proximité émotionnelle avec le cinéma de Jean Rouch, notamment le film Chronique d’un été, et la place incontournable qu’il tient dans la construction de sa pensée cinématographique. L’hybridation entre documentaire et fiction est là, devant ses yeux, et ce processus irriguera bientôt une bonne partie de son travail.

    Mélange des genres

    Elitza rejoint la France à la fin de l’adolescence : tandis que sa langue du début claudique, elle se réfugie dans les images, naïvement pense-t-elle, par facilité, avant de comprendre plus tard que ce n’est « pas du tout un hasard ». Elle boucle son documentaire de fin d’études, tricote des courts-métrages, et assiste à la réalisation, une activité qu’elle a depuis stoppée, « trop chronophage », pour se consacrer à ses projets personnels. Le dernier en date, Chaque mur est une porte, a éclos au festival Cinéma du réel – descendant des Rencontres ethnographiques créées par Rouch, tiens tiens. Les anciens professeurs de Paris 8 s’y sont pointés pour voir comment la graine avait poussé, un moment « fort émouvant ». Le film « raconte la fin du régime communiste en Bulgarie à travers une émission de télévision, à la fois pop, kitsch et politique, présentée en 1989 par une journaliste, qui est aussi ma mère. Ce film est donc politique – il montre, à travers des images d’archives, la perestroïka et les premiers actes de dissidence – et fictionnel puisqu’un récit littéraire se développe à partir de cartons, propres au cinéma muet. » Elitza a récupéré les VHS enregistrées par sa mère, seules traces restantes de ces programmes, effacés par le fonds des archives nationales de la télévision bulgare dans les années 1990. Elle repartira d’ailleurs de l’événement avec deux mentions spéciales décernées par le jury. Son prochain documentaire de création aura quant à lui pour sujet… une étudiante du master Création littéraire, biélorusse, suivie pas à pas dans la maturation intime et artistique de son écriture. Il devrait « se situer à la frontière entre le documentaire, la littérature et la performance. » La recherche de financements est en cours, les démarches longues et procédurières, mais la performeuse bulgare ne s’en fait pas, elle a l’habitude. Quand on lui demande en creux, c’est-à-dire sans oser vraiment, où ses films sont visibles, elle concède que la place réservée au documentaire de création, et au documentaire en général, est infime. Regrette que la télé ne joue pas son rôle de médiatrice. Même pas une question d’heures indues dans un ciné du quartier latin. Elle pourrait faire coup double et y croiser ses nouveaux éditeurs, installés dans une rue perpendiculaire au jardin du Luxembourg, près de l’Odéon. Les cosmonautes ne font que passer, le premier roman d’Elitza Gueorguieva, a été publié à la rentrée littéraire de septembre 2016 par les éditions Verticales. Chez Jeanne Guyon et Yves Pagès, les deux co-directeurs de la maison, elle loue « le double regard critique », et parle, au sujet de l’équilibre du binôme, d’une « configuration parfaite ». Le catalogue, engagé et politique, tout autant que le travail de la langue chez certains des auteurs, l’ont convaincue d’adresser immédiatement son manuscrit, dès la fin des soutenances du master. Elitza Gueorguieva se souvient d’un été « assez angoissant : je n’avais pas de réponse, et j’ai appris plus tard que le texte, mis de côté, avait glissé dans une soupente… J’ai donc appelé au culot pour prendre des nouvelles… et les éditeurs se sont souvenus de mon texte. Un pur miracle. » Elle consent qu’elle n’aurait pu faire plus vite. Son texte, poli durant les deux ans de la formation du master Création littéraire, est très abouti. À peine procède-t-on à des ajustements dans la structure, les titres et les chapitres, retravaillés ici ou là. Car les mots polissons et rêveurs de la jeune héroïne du roman – fervente admiratrice de Youri Gagarine et plus tard de Kurt Cobain – se savourent, surtout lorsqu’ils permettent de voyager avec friction dans le passé d’un ex-pays du bloc soviétique. Le livre, qui aborde sans crainte toute la dimension politique de cette période, est couronné du prix du premier roman André Dubreuil de la Société des Gens De Lettres.

    Travail de la langue et corruption d’État

    Elitza Gueorguieva admet qu’elle écrivait assez peu avant que germe l’idée de cette fiction, avant donc de devenir « monomaniaque pendant trois ou quatre ans ». Outre les voix éditées par Verticales, notamment Noémie Lefebvre, elle apprécie des auteurs publiés chez P.O.L., dont Nathalie Quintane, et sa « démarche ouverte », se remémore la lecture d’Europeana, Une brève histoire du XXe siècle de Patrick Ourednik, un livre vers lequel elle est plusieurs fois revenue. Valère Novarina aussi, la langue encore, et le théâtre, qui la titille toujours, souvenir d’une enfance où elle s’essayait à inventer des pièces. Même s’il ne l’a jamais vraiment quittée : « Je pense avoir renié avec l’univers théâtral grâce aux performances, devoir écrire des dialogues avec un autre, jouer à la fois avec l’espace de la scène et avec l’oralité… »

    Lorsqu’on en revient à son pays natal, et qu’on lui demande bêtement quel rapport elle entretient avec, elle se marre et dit : régulier. Logique, à voir comme il lui sue par tous les pores. Dans la caméra, les mots, l’histoire de la Bulgarie, où « la situation actuelle n’est pas gaie. La Bulgarie rencontre sensiblement le même problème qu’a rencontré la Roumanie récemment. En 2013, les Bulgares se sont rassemblés dans la rue pour protester contre la corruption et l’oligarchie – un mouvement semblable à celui de Nuit Debout, dont les sorties se terminent par un rassemblement sur la place de l’Assemblée Nationale à Sofia. Je suis revenue là-bas à l’époque pour filmer ces événements. Les partis politiques aux pouvoirs sont véreux et perpétuent un système « mafieux », dans le sens d’une mafia d’État. » Malgré l’émergence d’un jeune parti constitué d’individus non issus du sérail politique, qui s’est cogné aux portes du pouvoir lors des récentes élections, la partie est loin d’être gagnée : « Certes ils ont acquis de l’expérience et se sont formés à la pratique de la politique, certes ils ont échoué de peu, certes ils représentent une nouvelle forme d’opposition, mais il n’en reste pas moins que le pouvoir en place est très difficile à déloger. » Tiraillée entre un attachement à la Russie difficile à défaire et des désirs d’Europe, la Bulgarie se consolera peut-être à l’orée de l’automne, quand elle découvrira le malabar bi-goût fabriqué par Elitza Gueorguieva, la traduction de son livre et la diffusion de son dernier documentaire, tous deux enfin disponibles. D’ici là, les affaires se poursuivront : entre autres, lecture de courts-métrages de fiction pour le compte du CNC, et premiers repérages de son futur sujet d’étude, « qui mériterait autant d’être montré par le cinéma que par la littérature ».

     

    Au milieu de la conversation, alors qu’Elitza Gueorguieva explique qu’il lui plairait d’animer un atelier d’écriture, un geai vert et blanc – ou un bel oiseau, on n’est pas bien sûrs que ce soit un geai – fait irruption pour atterrir sur une chaise à trois mètres de nous. Il y a un silence rieur un peu émerveillé, jusqu’à ce qu’un homme tape sur son journal pour faire déguerpir la fulgurance. Pas grave. Elitza a eu le temps de prendre une photo.

     

    Pour plus d’informations sur le master de création littéraire.

     

    Article rédigé par le service communication.

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