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  • Yves Citton, métamorphoser les affects

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    Yves Citton

    Originaire de Suisse, passé par les universités de Pittsburgh et de Grenoble, Yves Citton enseigne à Paris 8 depuis la dernière rentrée de septembre. À l’occasion de la parution récente de Médiarchie aux éditions du Seuil, ce spécialiste des sciences de la communication discourt sur les affections qui nous fabriquent en tant que public, convainc de la nécessité de mieux comprendre comment les médias nous traversent pour changer notre société, et n’oublie pas d’évoquer le jazz, qu’il aime surtout improvisé.

     

    « Vous écoutez Campus Grenoble, 90.8 ». La voix qui s’empare de l’onde est un poil abîmée, comme très légèrement dissonante. L’émission, Zazirocratie, enchaîne en roue libre. Au micro, Yves Citton. L’émission, diffusée par Radio Campus Grenoble il y a encore peu de temps, est « un mélange de free-jazz et indie/rock ponctué de lectures philosophiques ou littéraires ». Après la sobriété de l’entame, l’essayiste fait feu de tout bois, le rythme ne s’essoufflant que lorsqu’il n’y a plus d’air. À l’annonce des artistes, souvent nés de l’autre côté de l’Atlantique, on perçoit l’accent du connaisseur, et de la musique, et de la sainte patrie.

     

    «  Suisse de service  »

     

    En ce gris matin, le thé d’Yves Citton s’accompagne d’un doughnut. Pas un hasard. Notre homme, fraîche recrue de l’université Paris 8, a passé près d’une dizaine d’années à enseigner en Pennsylvanie, à Pittsburgh, « cœur de la production mondiale en aciérie durant la première partie du XXe siècle ». Qu’en garde-t-il ? « Lorsque je suis arrivé, au début des années 1990, les usines fermaient. Un quart de la population avait émigré. Le paysage était ravagé socialement. Pourtant, des services de production différents émergeaient, principalement dans la santé et l’enseignement. Le lieu renfermait à la fois une mémoire sociale dramatique, des inégalités fortes et en même temps une forme de stimulation. Les services publics fonctionnaient relativement bien, les habitants préféraient le vélo à la voiture pour se rendre au travail… Rien à voir avec la ville typique du Sud américain comme on pourrait se la représenter. En dépit des violences – sociales comme médiatiques –, les universités aux États-Unis restent des microcosmes assiégés, refuge d’une vitalité intellectuelle. » Davantage militants que la plupart de leurs congénères, les citoyens qu’y fréquente Yves Citton sur le campus – à l’instar de Marcus Readiker – luttent, entre autres engagements, contre les discriminations raciales. Il participe au mouvement populaire constitué pour demander la grâce de Mumia Abu-Jamal, pourfendeur des violences policières condamné à mort pour le meurtre… d’un policier. Le « Suisse de service », comme il se définit avec malice, suit les événements de loin. C’est que le sol tremble davantage qu’à Genève, où il a effectué sa formation intellectuelle. L’université, qui a abrité des penseurs comme Jean Starobinski, Laurent Jenny, Michel Jeanneret ou Michel Butor, a façonné un esprit désireux d’ouverture. « Ces penseurs avaient pour ambition d’enseigner la littérature de manière très ouverte : ils s’adonnaient à un travail d’interprétation des textes inspiré par la psychanalyse, des préoccupations philosophiques ou de phénoménologie, sans se poser des questions de discipline – a-t-on le droit de faire ceci ou cela lorsqu’on fait partie de telle ou telle discipline ? J’ai grandi dans ce milieu, avec la liberté de faire, qu’il s’agisse ou non de textes littéraires, se remémore Yves Citton. Les études littéraires m’apparaissaient comme un champ d’une grande liberté ».

     

    À rebours des autoroutes

     

    En France, le cadre est moins souple. Le Conseil National Universitaire a même pour vocation de s’assurer de la bonne disciplinarité des travaux des enseignants-chercheurs et des doctorants. Le manque d’air se fait sentir. Les recherches se feront en réaction à une certaine orientation de la production universitaire hexagonale. « J’ai essayé de créer des ponts entre les manières de faire des deux pays, qui ont beaucoup à apprendre l’un de l’autre. Par exemple, j’ai écrit sur la notion de lecture « actualisante », quand elle est plutôt « historicisante » en France. Aux États-Unis, on a pour habitude de s’emparer d’un texte – quelle que soit la date de sa parution – et de le faire résonner avec des problématiques contemporaines. En France, une philosophie post-Derrida a enrichi les lectures américaines, mais il n’y a pas eu d’influence des travaux américains en France. Comment les études littéraires peuvent-elles se reconfigurer autour de théories et de pratiques « déviantes » de l’interprétation ? Je voulais analyser le devenir des études littéraires depuis leur perte de prestige et d’influence », expose celui dont le dernier ouvrage, Médiarchie, soumet d’autres manières de penser les médias, et se propose d’expliquer comment ceux-ci nous composent et nous traversent, première étape pour que nous puissions envisager d’agir sur eux. Yves Citton convoque pour cela nombre de théoriciens peu étudiés en France, dont Marshall McLuhan, inventeur du concept de média certes, mais aussi père de textes à « vertu poétique ». Après Renverser l’insoutenable ou Pour une économie de l’attention, l’enseignant de littérature et média trace un chemin sensible, à rebours des autoroutes, du « dominant ». Il confie tenir dans ce « monde désespérant » grâce à l’échange, notamment avec les jeunes gens « admirables » auprès de qui il continue de se former : « J’ai toujours aimé m’adresser aux gens dans un contexte scolaire, et essayé d’établir une écologie attentionnelle pour stimuler l’attention des étudiants, en gardant toujours une attention à ce qu’ils peuvent m’apporter. Nous sommes tous des chercheurs, avec des équipements, des motivations et des besoins différents. Dans une salle de classe, il y a quelqu’un qui a un statut particulier, qui structure le cours, qui met des notes – je le regrette mais j’y suis contraint –, et puis, cela posé, nous échangeons à partir de notre compréhension des textes. » Que ce soit à l’université, ou au sein de la revue Multitudes, qu’il co-dirige, Yves Citton pense – et il pense vite – que l’urgence est d’inventer de nouveaux publics. La révolution, si révolution il y a, passera aussi par la fiction, puisque de trop gros obstacles résistent à la théorie, qu’elle soit celle de ces livres ou celle de la revue Multitudes. Les contenus, fouillés, exigeants, peuvent rebuter : « Baudrillard et Deleuze ont produit des textes théoriques difficiles mais qui ont été lus par quelques-uns des artistes les plus brillants – dont les frères Wachowski, créateurs de Matrix. C’est l’urgence. Ce sera soit ambitieux soit risible, mais nous ne pouvons nous permettre l’économie de ne pas essayer si nous voulons améliorer le monde. » Cela n’attendra pas : lorsque nous le quittons, Yves Citton, sac à dos sur l’épaule, yeux clairs dans le petit matin, est déjà prêt à aller aiguiser ses vues auprès de celles de ses étudiants.

     

     

    Visiter le site de la licence Information-Communication.

    Visiter la page dédiée à Médiarchie sur le site des éditions du Seuil.

    Visiter le site personnel d’Yves Citton.

     

     

    Article réalisé par le service communication.

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