Cher(e)s collègues,
Cher(e)s ami(e)s
J’ai
l’immense plaisir d’ouvrir aujourd’hui ce colloque
consacré aux Universités au temps de la mondialisation,
colloque qui s’inscrit dans le programme des quarante ans de notre
université, et qui s'inscrit aussi dans une dimension pleinement
internationale en associant de très nombreux collègues,
anciens étudiants ou doctorants de Vincennes ou de Paris 8 qui
ont poursuivi à l’étranger ou dans leur pays d’origine
une brillante carrière universitaire, diplomatique ou dans la
haute fonction publique…
Université
et Mondialisation, un couple idéal pourrait-on dire: Voilà
a priori une institution qui ne peut que se complaire dans un
processus, fait à la mesure d’une communauté dont
la vocation est de produire et de transmettre des connaissances. Et
cette vocation – à Paris 8 tout autant voire mieux qu’ailleurs
– méprise les frontières, toutes les frontières.
Dans une pure et belle conception humboldtienne de l’Université,
héritière des Lumières, généreuse
et universelle, nous formons une communauté qui s’adonne
à une noble action : le libre commerce des savoirs. Alors
oui, la mondialisation était aussi faite pour l’université
et le monde de la connaissance.
Et pourtant,
dès 1989 et la publication du Rapport Éducation et
Compétence en Europe, on pouvait pressentir ce qui allait
advenir : la transformation du rêve de la mondialisation
en cauchemar néolibéral de la globalisation. Cette transformation
se fera par étape, selon une méthode implacable ;
elle aussi élaborée selon la méthode des petits
pas, si chère aux pères fondateurs de l’Europe.
Ce sera tout d’abord, et dès 1989, la suppression dans
ce rapport de toute référence aux savoirs, terme remplacé
par celui de compétences. Ce sera en 1991, la publication du
Livre blanc de la Commission européenne où l’université
est assimilée à une entreprise et où apparaissent
déjà les termes – qui sont des objectifs –
d’employabilité, de flexibilité, de mobilité.
Ce sera, en 1995, le rapport sur la Formation tout au long de la vie,
rédigé sous l’égide de l’OCDE, champion
de l’idéologie libérale, dans lequel les enseignants
chercheurs ne sont plus considérés comme indispensables
et peuvent être remplacés par de simples prestataires de
service. Ce sera en 1998, un rapport Attali qui, dans une stricte orthodoxie
néolibérale, fait l’apologie des pôles d’excellence.
La même année, ce sera bien sûr la Déclaration
de Lisbonne et la Magna Charta signée par les recteurs
et présidents d’Université européens que
l’on souhaite associer – et l’on comprend aujourd’hui
pourquoi – au processus. Et puis enfin – en 1999 –
ce sera le processus de Bologne, concernant – contrairement à
ce que l’on croit – tous les pays du monde, bien qu’il
fût signé au départ par 29 pays européens,
et qui fut adopté sans aucun débat public. Et pour cause,
tout le monde sait aujourd’hui – ou devrait savoir –
que le processus de Bologne fut largement inspiré et soutenu
par l’E.R.T. sorte de table ronde des industriels européens,
qui est le plus gros lobby européen industriel.
Voici donc
comment fut parachevé une prétendue harmonisation des
systèmes éducatifs et de la Recherche qui, sous couvert
d’harmonisation des diplômes, de mobilité, accompagnait
en fait un autre processus : un processus de déréglementation
concertée, nivelant l’ensemble des systèmes nationaux
pour finalement inscrire l'enseignement, l'éducation et la recherche
au cœur de la concurrence, au cœur d’un marché
unique mondial de la connaissance (comme le souhaitait fortement l’OMC),
l'éducation et la recherche devant être toutes deux soumises
à la loi de la rationalité économique, à
un impératif de rentabilité immédiate, selon un
discours purement utilitariste au terme duquel utilité = rentabilité.
D’où les ECTS traduisant en unités de compte non
plus des savoirs mais des compétences que l’étudiant
doit acquérir au terme d’une formation requalifiée
en juxtaposition de compétences. D’où le fichier
RNCP : Répertoire National des Compétences Professionnelles.
D’où, pour synthétiser, de nouvelles théories
fondées sur l'Économie de la connaissance, qualifiant
la connaissance – bien gratuit anti-économique par excellence
– en bien économique, en bien évaluable, en bien
commercialisable.
Dans la droite
ligne de cette conception purement industrielle de l'Éducation,
la LRU apparaît donc – clairement – comme le dernier
avatar, ou une traduction française d’un processus qui
ne reconnaît en fait aucune autonomie éducative
aux Universités et aux enseignants-chercheurs. Bien au contraire,
dans cette logique, toute autonomie ne peut être que financière,
chaque université étant assujettie aux mêmes critères
de rentabilité et d’employabilité immédiate,
université au sein de laquelle les enseignants-chercheurs ne
sont même plus indispensables, université qui se voit contrainte
d’affronter le Grand Marché européen assujetti à
l'Économie de la connaissance et doit confronter ses performances
à celles des autres dans ce qu'il convient aujourd'hui d'appeler
la Bourse de Shanghai.
Nous sommes
nombreux à le penser : nous nous trouvons aujourd’hui
à la croisée des chemins. Soit nous accompagnons ce processus
: auquel cas, allons jusqu’au bout de la logique, en recherchant
la performance pour la performance, la rentabilité pour la rentabilité,
ce qui passe inéluctablement par une sélection de nos
étudiants et une augmentation sensible des droits d’inscription.
Pour ceux qui douteraient encore d’une telle évolution,
il n’est que de se reporter au très récent rapport
de l’OCDE préconisant de nouvelles mesures pour favoriser
le fiinancement privé des universités, notamment en ayant
davantage recours aux droits de scolarité, cette mesure se doublant
de prêts aux étudiants, remboursables, en fonction des
revenus ultérieurs. Il n’est aussi qu’à se
reporter aux travaux du dernier sommet de Bologne qui s’est tenu
en avril dernier à Louvain la Neuve. Et tant mieux si de petites
universités disparaissent, tant mieux si le principe d’égalité
devant le service public est violé. A ce titre permettez moi
de m’interroger lorsque j’entends notre ministre se lamenter
sur le sort actuel des pauvres étudiants qu’elle s’apprête
par ailleurs à sacrifier sur l’autel de la marchandisation
éducative.
Soit nous
nous mobilisons tous – au niveau européen, mondial –
pour arrêter cette machine infernale qui vise à anéantir
les idéaux pour lesquels nous nous sommes engagés dans
le Service Public, l’Enseignement Supérieur et Recherche.
Après l’appel de la Sorbonne, puissions-nous lancer bientôt
un autre appel, mobilisant et convoquant toute la communauté
universitaire, universelle, si chère à Humboldt.
Pour conclure,
que ce colloque soit aussi l’occasion de mettre un terme à
la désinformation ambiante permanente, aux préjugés
tenaces sur lesquels Valérie Pecresse et tant d’autres
ont fondé leur entreprise. Qu’il soit dit – entre
autres exemples – que s’il est vrai que la part des financements
publics aux États-Unis ne représente qu’un tiers
des financements dont disposent les universités américaines,
ce seul 1/3 d’origine publique est trois fois supérieur
à ce que l'État français accorde aux universités.
Par étudiant, là où la France accorde 1 euro, les
États-Unis en attribuent trois, soit plus précisément
et pour 2005, 21 588 dollars/étudiant aux États-Unis
pour 7 663 dollars/étudiant en France. Cela modifie sensiblement
les perspectives et les données du débat. Puisse ce colloque
contribuer à stopper un processus dévastateur pour la
civilisation et le monde de la connaissance. Puisse ce colloque permettre
de faire porter, plus loin encore, notre voix et notre souhait commun.
Ce que l’Université veut, c’est le commerce des libres
savoirs et non la libre commercialisation des compétences.
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