L'Université
contre elle-même
La
grève de l'Université de New York NYU et
l'avenir
des centres de recherche et d'enseignement universitaire
* * *
INTRODUCTION
Monika Krause,
Mary Nolan, Michael Palm & Andrew Ross
Beaucoup
d'institutions peuvent faire remonter leur création à
l'issue d'un conflit portant sur des idées, des croyances ou
des relations interpersonnelles. Plusieurs sont explicitement nées
d'un conflit social. Dans le cas de NYU
ce sont les pierres
de fondation elles-mêmes qui furent l'objet d'un conflit social.
En 1834 les investisseurs obtinrent de l'État que des forçats
de la prison de Sing Sing soient employés en sous-traitance pour
tailler les pierres du premier bâtiment, à l'angle nord-est
du parc de Washington Square. En réponse, les tailleurs de pierre
locaux se soulevèrent. On appela le 27° régiment de
la garde nationale de New York, qui utilisait le parc comme terrain
d'exercice, pour restaurer l'ordre. En ce début du 21° siècle,
l'université occupe maintenant la totalité de Washington
Square et s'étend rapidement dans toutes les directions, marquant
d'une empreinte visible le cur même du centre ville de Manhattan.
Après des dizaines d'années d'affrontements sociaux souvent
intenses avec son personnel, c'est en 2005 que NYU a connu sa crise
la plus récente : le comité d'organisation des étudiants
doctorants, affilié à l'United Auto Workers, lança
une grève pour forcer leur employeur à négocier.
Le Square abrita vite des piquets de grève placés le long
des bâtiments du côté est et devant la bibliothèque
principale, qui domine le côté sud et héberge les
bureaux de la présidence et des chefs de service.
La
grève, qui s'étendit sur deux semestres et dura sept mois,
a attiré l'attention non seulement des universitaires de tout
le pays et de l'étranger mais aussi des dirigeants des syndicats,
qui se hâtèrent de venir à Washington Square prononcer
des discours enflammés. Dans tous les États Unis, les
doctorants militants virent dans cette bataille le front avancé
de leur lutte, et beaucoup vinrent participer aux piquets de grève.
À l'occasion de cette grève, on vit une institution qui
se proclame libérale essayer de briser un syndicat au cur
d'une ville syndicaliste, on vit l'administration d'une université
recourir à des procédés dignes du plus impitoyable
des patrons d'entreprise. Pour beaucoup d'observateurs, ce conflit fut
perçu comme l'exemple de la politique sociale que les administrateurs
d'universités pourraient suivre dans le proche avenir. La grève
s'est terminée sans renouvellement du contrat GSOC.
Mais elle a provoqué un grand nombre d'analyses de l'état
du mouvement des travailleurs universitaires et une large réflexion
sur ce qu'était en train de devenir l'université du 21°
siècle alors que les tendances néolibérales s'intensifient
et viennent contrebattre les idéaux des plus anciennes institutions
du capital culturel : l'université, en fait, est en lutte
contre elle-même.
Cette
grève attirait particulièrement l'attention du fait de
la notoriété des deux acteurs principaux, le syndicat
et l'université. Le GSOC avait marqué l'histoire, quatre
ans auparavant, en étant le premier syndicat de personnel à
négocier un contrat dans une université privée,
et ce contrat reste le seul accord issu d'une convention collective
entre du personnel graduate
et une université privée aux États-Unis. (Les universités
publiques avaient reconnu des syndicats de graduate
students depuis presque
quarante ans). Mais les caractéristiques et la conduite de l'employeur
l'avaient aussi fait remarquer. En 2005, juste deux mois avant le déclenchement
de la grève, l'Economist
présentait NYU comme le premier exemple d'institution d'enseignement
supérieur qui réussissait non seulement à survivre
pendant les années de vaches maigres, mais aussi à se
développer et à se surpasser en adoptant l'esprit d'entreprise,
en cultivant des liens avec le monde des affaires, et en tirant bénéfice
de son implantation. La clé du virage pris par NYU, selon l'Economist,
résidait dans « le fait que le pouvoir est concentré
entre les mains de l'administration centrale » plutôt
que d'être réparti parmi les enseignants.
NYU
a connu une transformation rapide et violente dans les dix ans qui ont
précédé la grève. Alors qu'elle accueillait
traditionnellement surtout des externes, le pourcentage de ces étudiants
est passé de 60% en 1990 à 27% en 2006 et elle est devenue
l'université américaine qui reçoit le plus de demandes
d'admission dans ses internats (colleges).
Un élément moins positif : les étudiants de
NYU présentent le taux moyen d'endettement le plus élevé
de toutes les universités et de tous les colleges
américains lorsqu'ils terminent leur MA,
et ont plus de chance de recevoir leur enseignement d'un enseignant
à statut précaire (en 2005, 71,9 % des enseignants de
NYU étaient hors du parcours menant à la titularisation,
un des pourcentages les plus élevés du pays).
Pour contribuer à son image d'université globale, NYU
a inscrit le plus grand nombre d'étudiants étrangers,
et a envoyé à l'étranger un plus grand nombre de
ses étudiants que n'importe quelle université américaine.
Ses succès, très applaudis, dans le recrutement d'enseignants
témoignent du nouveau star
system qui s'installe
dans le supérieur, où il a créé d'énormes
différences en termes de salaire, de charge de travail et d'avantages.
La manière dont NYU a étendu son implantation est devenu
un cas d'école dans le domaine de l'économie urbaine.
Le caractère entrepreneurial de l'université s'est affirmé
sous la houlette d'un conseil d'administration réunisssant des
dirigeants et des investisseurs du monde de la finance, de l'assurance
et de l'immobilier de la ville (FIRE
finance, insurance
and real-estate economy).
Son président, John Sexton, a fait cette déclaration provocante :
NYU s'apprêtait à faire jouer
un nouveau rôle
des universités citadines, celui d'arrimer, comme complément
vital, un département ICE (intellectuel, culturel, éducationnel)
à fort taux de développement à l'économie
FIRE.
En
dépit de ses nombreux succès, NYU est restée moins
dotée financièrement et moins en mesure de tirer parti
des formes traditionnelles de prestige académique que possèdent
les universités de l'Ivy
League
avec lesquelles elle s'efforce de rivaliser. Il n'est donc pas étonnant
que les doctorants employés par NYU aient réussi à
s'y organiser en syndicat avant que cela se produise également
dans certains établissements de l'Ivy
League comme Yale,
Columbia, l'université de Pennsylvanie et Brown, qui ont eux
aussi fait face à des mouvements syndicaux chez les étudiants
de 2e
et 3e
cycle. Étant donné la gouvernance centralisée de
NYU, où l'autorité s'exerce du sommet vers la base, sa
vulnérabilité fiscale, et ses valeurs entrepreneuriales,
on ne doit pas s'étonner non plus qu'elle ait été
la première université à tenter de briser un syndicat
d'assistants. À l'issue de ce conflit, les contributeurs de ce
livre disposaient à point nommé des éléments
d'un diagnostic sur les changements en cours dans les relations de travail
et la répartition du pouvoir à l'université. NYU
n'est pas unique : ni dans sa conversion aux pratiques des entreprises
ni dans son refus de la syndicalisation des personnels enseignants.
Mais la réponse institutionnelle à la grève, en
même temps que les méthodes adoptées par les administrations
précédentes pour favoriser l'ascension de NYU et son internationalisation
sa globalisation , illustrent et mettent fortement en relief
l'impact de la « markétisation »
sur l'enseignement supérieur, sujet que traiteront beaucoup des
contributeurs de cet ouvrage.
La
marche de la privatisation
Ces
vingt dernières années, l'enseignement supérieur
a connu une vague de restructurations institutionnelles qui répondait
aux pressions exercées pour une mise en conformité de
la gestion des universités avec la rationalisation du marché.
Les institutions aussi bien publiques que privées se sont appuyées
de plus en plus sur une croissance explosive des droits, des sources
privées de financement, et sur la concentration du pouvoir au
sommet de la hiérarchie, tandis que le gouvernement et le monde
des affaires exigeaient toujours plus de « responsabilité »
et d'efficacité grâce à une adoption plus rapide
des pratiques entrepreneuriales. La frontière traditionnelle
et révérée qui préservait le monde académique
du contact avec l'Amérique des entreprises s'en est trouvé
considérablement érodée. Ainsi l'écart entre
le salaire des administrateurs dirigeants et celui des enseignants temporaires
fait penser de plus en plus aux écarts dans les entreprises.
A
la suite de la loi Bayh-Dole (1980) les universités ont été
vivement encouragées à trouver des revenus en commercialisant
la recherche et en instituant des licences sur la propriété
intellectuelle. Même si les institutions de recherche sont toujours
considérées comme des gardiens publics pour les connaissances
détenues en commun, beaucoup d'entre elles se sont jointes à
la ruée vers les brevets et vers les revenus venant des connaissances
qu'ont produites leurs employés, tout en limitant vigoureusement
l'accès public à ces connaissances. Depuis peu, dans les
évaluations des disciplines académiques et des universités,
la compétition et le rendement ont autant d'importance sinon
plus que l'enquête sans parti-pris et le savoir public. Quand
le sujet traité n'a pas de potentiel commercial immédiat,
les crédits d'enseignement ont été tailladés,
et les étudiants sont encouragés à adopter une
mentalité de consommateur, en s'achetant une éducation
prête à se transformer en valeur commerciale. Un diplôme
de collège est considéré comme un produit à
acheter plutôt grâce à des emprunts qu'à
des allocations et les administrateurs des collèges traitent
les étudiants comme s'ils étaient des consommateurs, même
si on les considère aussi comme un « produit »
de l'institution.
Encore
plus troublant, fait observer Marc Bousquet,
les étudiants forment souvent la majorité de la main d'uvre
des campus. Typiquement ils sont utilisés dans des emplois du
genre serveur de cantine, gardien d'enfants, agent de nettoyage, gardien,
peintre en bâtiment, charpentier, surveillant de parking, assistant
administratif, affecté à l'approvisionnement, plutôt
que dans « ceux qui représentent d'emblée l'image
du travail étudiant » : tutorat, bibliothèques,
travaux d'intérêt général, stages. Pour la
plupart des étudiants, dans un collège, la triste réalité
du « choisissez votre voie » est qu'ils sont une
aubaine, aussi bien sur le campus qu'à l'extérieur, pour
les employeurs en quête de travailleurs mal payés. Quand
ce ne sont pas des étudiants qui font ces boulots, les universités
et les collèges, avec enthousiasme, se sont joints à la
course aux marchands d'alimentation, aux librairies, aux boîtes
de gardiennage, pour passer des contrats avec l'extérieur, diminuer
les coûts du travail et de réduire la présence des
syndicats sur le campus.
Une
longue liste de chercheurs universitaires a conclu que ces divers développements
sont au détriment de la production et de la transmission du savoir,
nuisibles pour les droits, le bien-être, les intérêts
des étudiants et pour les « travailleurs »
universitaires. Mécontents, les employés de l'université
regroupent ces phénomènes divers sous la rubrique dépréciative
de « corporatisation ». Quelque imprécis
qu'il soit (le monde de l'entreprise, le corporatisme, comprend tout
un fouillis de stratégies compétitives pour organiser
la main d'uvre et les techniques de production) ce terme fonctionne
comme une sorte de raccourci pour désigner la trahison ressentie
des idéaux du college.
La
culture de la privatisation se répand partout dans l'enseignement
supérieur, mais ce sont les universités publiques qui
payent le plus cher leur droit d'entrée. Presque chaque institution
publique, collège ou université, de plus en plus, a dû
orienter ses activités vers des financement privés, et
c'est dans le secteur public que l'augmentation prodigieuse des droits
d'inscription (et de la dette étudiante) a été
la plus forte. Comme pour beaucoup d'institutions privées, la
prééminence de NYU a été liée de
très près au déclin d'une voisine du domaine public,
CUNY, jadis la plus grande université des travailleurs dans le
monde. La devise de NYU, « une université privée
dans le service public » avait été utilisée
jadis, avec orgueil, pour caractériser sa réputation face
celle de Columbia, l'autre grande université privée de
la ville de New York, mais elle est devenue de plus en plus incongrue.
Dans le monde universitaire comme dans la société néo-libérale,
la ligne de partage entre le public et le privé n'est plus facile
à discerner.
Malgré
ce flou, la distinction reste essentielle dans l'enseignement supérieur
entre public et privé non seulement parce que les institutions
privées cherchent à la maintenir, mais aussi parce que
des institutions comme le Bureau National des Relations de Travail (NLRB)
la soutient. A la différence des firmes cotées en bourse,
dont les livres de compte et les opérations financières
sont tenues à un certain degré de transparence, les budgets
et les crédits des universités privées sont un
secret étroitement gardé, ce qui contribue de manière
non négligeable à la nature mystérieuse de leur
prestige. En outre, les universités privées vont chercher
plus loin dans les traditions académiques accumulées,
pour masquer les sacrifices qui permettent à l'université
moderne de fonctionner. Voir la croyance désuète selon
laquelle les assistants (moniteurs) d'enseignement diplômés
ne sont pas des travailleurs mais des disciples, ou que les chargés
de cours sont tout à fait prêts à supporter la pauvreté
pour satisfaire une ardente vocation. Chaque profession a sa manière
d'extorquer du travail au rabais à ses membres les plus jeunes
et les plus vulnérables, mais nulle part ailleurs la brèche
n'est aussi grande entre l'image d'une vocation académique et
la réalité d'une main d'uvre fortement stratifiée.
Le droit de
s'organiser
Alors
que les universités s'appuient de plus en plus sur le travail
temporaire, pour presque toutes les activités, l'organisation
(c'est-à-dire la syndicalisation) du monde universitaire est
couramment interprétée, aussi bien par ceux qui « organisent »
que par les observateurs, comme une réaction aux pressions commerciales
et à une direction universitaire de style entreprise. Depuis
dix ans, la croissance du mouvement des travailleurs dans les universités
a été analysée dans des études sur les luttes
des assistants d'enseignement, sur la syndicalisation des adjoints,
sur la disparition du statut de professeur avant la titularisation.
Pour évaluer la grève du GSOC, les collaborateurs de cet
ouvrage ont étudié ces travaux et les publications traitant
des formes de la corporatisation dans l'enseignement supérieur.
Mais, comme ils l'ont montré, la grève est un nouveau
chapitre dans cette histoire. Dès le début, elle impliquait
des facteurs qu'on n'a pas revus ailleurs, mais aussi des conséquences
qu'on ne pouvait pas facilement prévoir.
Quand
le comité de négociations du GSOC a demandé un
vote sur le droit de grève, en octobre 2005, il ne s'agissait
pas de résister à un blocage des salaires, ou de s'opposer
à une diminution des garanties de santé. Le syndicat se
battait pour le droit élémentaire de négocier avec
le patron de ses adhérents sur les rémunérations
et les conditions de travail. Une grève peut être une stratégie
radicale, mais la lutte du GSOC avait essentiellement un but de sauvegarde,
pour maintenir des droits plutôt que d'en obtenir d'autres. Qui
plus est, les étudiants qui ont cessé leur travail en
novembre de cette année l'ont fait sans la protection offerte
aux travailleurs par la loi nationale sur les rapports de travail (NLRA).
En
2000, le NLRB (l'agence fédérale créée en
1935 pour renforcer le droit d'organiser un mouvement au regard de la
loi NLRA) avait décidé que les assistants graduates
étaient des employés et que NYU était légalement
obligée de reconnaître leur syndicat. Quand l'administration
récusa cette décision, la réponse du GSOC fut une
stratégie de pression : visites d'élus médiatisées,
mobilisation de masse des non-diplômés, plusieurs pétitions
sur les droits syndicaux signés par une majorité d'étudiants
diplômés, et un appel lancé par une partie significative
des professeurs à plein-temps pour que l'administration reconnaisse
le choix démocratique des étudiants. Le soir précédant
le vote sur la grève, l'administration accepta de laisser tomber
toutes les procédures juridiques et de négocier.
En
2000, la décision du NLRB était une forte carte entre
les mains du syndicat, mais en 2005 c'était l'employeur qui détenait
la carte. L'année précédente, l'université
Brown, face à un mouvement de syndicalisation des étudiants
diplômés, avait fait appel de la décision NYU. Le
NLRB, avec de nouveaux membres nommés par le président
Bush, avait alors annulé la décision de 2000, estimant
que dans les collèges et universités privés (à
la différence des publics), les enseignants-assistants sont « en
premier lieu » des étudiants, et par conséquent
ne se voient pas appliquer le droit du travail. La décision Brown
permettait clairement aux employeurs des universités privées
de mettre un terme aux efforts d'organisation syndicale, et l'administration
de NYU (qui comprenait plusieurs membres de l'ancienne administration
Clinton) se trouva sous la pression de ses homologues de Yale, Columbia,
Brown et Penn pour annuler sa reconnaissance du GSOC.
Bien
que cette décision n'ait été qu'une des restrictions
imposées par le NLRB sur le droit de former un syndicat, le moment
choisi comme la publicité qu'a suscitée la grève
NYU ont permis au mouvement de s'en remettre. Il est juste de dire que
l'AFL-CIO ne s'est pas épuisé à remâcher
la question de l'organisation des travailleurs intellectuels, même
si dans certains syndicats ou auprès de certains leaders la nature
de ce défi a été dûment reconnue. Les leaders
syndicaux n'ont pas vu non plus l'organisation des employés-diplômés
en dépit de son accroissement en nombre, comme un champ particulièrement
significatif, à qui il fallait consacrer une tactique et des
ressources particulières. Aucune rupture décisive de mentalité
sur ce sujet n'a été le résultat de la grève
NYU, même si la détermination sans faille du GSOC, sur
plusieurs mois, dans les piquets de grève, ait aidé à
convaincre beaucoup de syndicalistes que les étudiants étaient
de vrais
frères et surs du Trade-Union.
Si une grève prolongée semblait susceptible de faire gagner
une crédibilité aux étudiants, il n'allait pas
de soi que cette stratégie pourrait réellement l'emporter
face à une grande université privée dont les opérations
financières seraient beaucoup plus difficilement compromises
que celles d'un patron d'entreprise.
Il
n'était pas non plus facile de prévoir quel rôle
pourrait jouer cette grève chez les alliés du GSOC. A
l'intérieur, ils se composaient des professeurs de NYU, que l'administration
cherchait à diviser, et des étudiants de premier cycle
dont le soutien demandait un grand travail d'information sur le sujet ;
à l'extérieur, ils allaient des groupes sociaux et des
alliés institutionnels à des politiciens bien disposés
(des douzaines de conseillers municipaux et de sénateurs de l'état,
les sénateurs de l'Union Chuck Schumer et Hillary Clinton, et
le candidat à la présidence, John Edwards). Personne n'aurait
pu imaginer que l'administration se montrerait à ce point intraitable,
déterminée à diffuser de la désinformation,
et, finalement, à ce point rancunière en prenant pour
cible les grévistes. Assurément, on s'attendait à
voir l'administration s'en tenir au schéma d'écrasement
du syndicat fourni par ses consultants juridiques (dont l'abominable
Proskauer Rose, qui a conseillé les défenseurs de NYU
pendant l'organisation de la campagne du GSOC à la fin des années
90 et les audiences du NLRB en 2000, et qui a aussi été
mandaté par l'administration de Yale pendant la grève
administrative
menée par
l'organisation des salariés et étudiants diplômés
[Graduate Employees and Students Organization - GESO] en 1995). Mais
rares sont ceux qui ont imaginé que tout cela collerait d'aussi
près à la tactique brutale exposée page après
page.
Le
déroulement de la grève vit aussi des développements
imprévus du côté des soutiens du GSOC. Un bon nombre
des enseignants de NYU firent une déclaration publique soit pour
soutenir la grève, soit pour attaquer la position de l'administration.
Deux à trois cents d'entre eux, en majorité ceux avec
qui les assistants travaillaient directement, signèrent régulièrement
des pétitions. Une nouvelle organisation, appelée Faculty
Democracy monta ses
propres actions et lança un défi au président Sexton
et à sa haute administration, sur leur incapacité constante
à consulter les enseignants dans leurs choix politiques, ou à
maintenir la transparence qu'exigent leurs pricipes de responsabilité
partagée. En contraste avec la mobilisation limitée des
professeurs pour soutenir les conflits de travail à Yale et Columbia,
l'agitation du corps professoral de NYU était vraiment inhabituelle
même si ce n'était pas sans précédent
dans une université privée consacrée à
la recherche. Mais si l'administration de NYU fit face à plus
d'opposition interne qu'ailleurs, la réelle consolidation du
pouvoir au sommet lui permit de mener à bien une politique impopulaire,
et de diviser efficacement le corps enseignant.
L'implication
active, jour après jour, des organisateurs venant de la section
de New Haven de l'UNITE-HERE, un syndicat qui avait rompu avec l'AFL-CIO
pour former la coalition concurrente Change
to Win en 2005, montrait
que la scission récente dans l'union syndicale n'entraverait
pas forcément la coopération d'une manière ou d'une
autre entre les syndicats. C'est ce qui est arrivé avec les ralliements
d'autres syndicats de Change
to Win ou de l'AFL-CIO
par exemple les routiers et les métallurgistes.
Enfin, le syndicat
lui même a prouvé qu'il gardait sa force.
GSOC a résisté
à des coups moralement très difficiles, a souffert de
luttes internes et a terminé la grève sans obtenir un
accord. Néanmoins, la capacité de ses membres de se regrouper,
de se ré-engager, et de s'embarquer dans de nouvelles stratégies
pendant les années qui ont suivi la grève, a étonné
ceux qui ont connu la démoralisation profonde qui peut suivre
une grève ratée.
Après
la grève, GSOC a fait un retour sur soi-même, et s'est
consacré à sa reconstruction. Le syndicat a évité
les manifestations et autres événements publics qui avaient
été les points saillants de la détermination de
GSOC lorsqu'il se lança dans la grève, et pendant ses
premières semaines. Leur fréquentation de plus en plus
faible a signalé à beaucoup d'observateurs que la grève
s'achevait. Fin 2006, premier semestre de retour au travail pour GSOC,
il y eut plus de membres à militer activement pour leur syndicat
qu'il n'y en avait eu à aucun moment de la grève. Durant
le semestre du printemps 2007, pour la troisième année,
une majorité d'étudiants diplômés
de NYU ont pris
une carte d'adhérent de GSOC, ce qui n'est pas un mince exploit
pour un syndicat quel qu'il soit, et surtout pour un syndicat non reconnu
par son employeur et toujours sans statut après une grève
de six mois.
Il
n'est pas facile de recueillir des informations sur la vie sociale et
politique, complexe, de toute grève. Si certains collaborateurs
de ce volume ont tenté de le faire, ce n'est pas le but principal
du livre. Ce recueil d'articles cherche à tirer des leçons
d'une grève, et tout autant du rétablissement de NYU comme
institution, et de GSOC comme organisation. Beaucoup de contributeurs
s'arrêtent sur un détail particulier de NYU et de la ville
de New York, mais la plupart analysent la signification nationale des
forces économiques et des modèles de vie universitaire
qui ont été soulignés par ce conflit local. Ces
tendances seront mieux comprises si les libertés, les privilèges,
les qualités de vie du lieu de travail des universitaires sont
préservées
et garanties.
L'autre hypothèse
est de voir s'accroître l'inégalité et la polarisation
parmi les travailleurs, la perte de la direction effective par les enseignants
et des droits fondamentaux pour les enseignants non titulaires, l'effondrement
des normes éducatives et l'accroissement des coûts. Les
universitaires ne se fatiguent jamais de parler et d'enseigner sur la
justice dans la société en général, mais
il y en a de moins en moins dans notre jardin.
En
composant ce volume, nous voulons faire une contribution utile, voire
pratique, face aux défis qui attendent les futurs organisateurs
universitaires. Nous espérons également que les leçons
que l'on trouvera dans ces pages permettront de mettre à jour
certains changements souvent déroutants qui balayent les facultés,
changements qui interviennent à une vitesse que beaucoup trouvent
étrangère à la démarche mesurée de
la vie académique. Les étudiants allocataires-moniteurs,
les enseignants à temps partiel ou non titulaires, n'ont guère
besoin d'un Monsieur Météo pour savoir dans quel sens
le vent souffle, et pour s'organiser afin de se protéger, mais
les professeurs titulaires (qui ont généralement accepté
la création d'une main d'uvre à deux ou trois étages)
ne se sont pas encore
élevés à la hauteur des défis qui transforment
le travail académique et l'université.
Le
contenu de ce volume est organisé en trois sections : la
première est consacrée aux analyses de la restructuration
de l'université selon les orientations néo-libérales.
La deuxième s'intéresse plus directement à la grève
GSOC, et la troisième est laissée à des essais
sur l'avenir de la communauté universitaire. Les contributeurs
viennent de plusieurs catégories des gens qui travaillent à
l'université. Ils comprennent des assistants diplômés
qui ont milité dans le GSOC et l'UAW ; des professeurs de
NYU qui ont joué un rôle dans Faculty
Democracy l'organisation
indépendante formée en réponse à l'adoption
unilatérale par l'administration de l'université d'une
politique anti-syndicale et à son affaiblissement du système
de gouvernance par les professeurs ; des universitaires et des
syndicalistes étrangers à NYU qui sont des commentateurs
aguerris sur le travail universitaire et la gouvernance de l'institution.