Exposition virtuelle - Les archives de Philippe Ivernel


Le service des archives de Paris 8

Philippe Ivernel (1933-2016) a été un enseignant-chercheur en théâtre, en littérature et en philosophie allemande à l’université Paris 8. La majeure partie de ses documents de travail, de ses cours, de ses brouillons, de ses publications est conservée par le service des archives de l’université Paris 8 et constitue un fonds d’archives de vingt-quatre mètres linéaires. Outre, cette mission, le service des archives a également à sa charge la gestion des archives historiques et administratives de toute l’université (3 km linéaire). Il travaille avec les Archives départementales de la Seine-Saint-Denis et accueille les chercheurs qui s’intéressent à l’histoire de l’université ou aux fonds conservés.

Travée 1 du fonds de Philippe Ivernel, local -2, Université Paris 8.

Le fonds de Philippe Ivernel

Photographie de Florent Perrier, rangement en boîte de la bibliothèque de Philippe Ivernel, 7 mai 2018.
Photographie de Florent Perrier, mise en boîte des documents sur les recherches de Philippe Ivernel, 28 mai 2018. 

Le fonds de Philippe Ivernel prend donc sa place aux côtés de la dizaine des autres fonds d’enseignants-chercheurs conservés. A la mort de Philippe Ivernel, son épouse Maryvonne Ivernel décide de donner les archives de son mari à l’université Paris 8 en vertu de l’attachement de son mari à Paris 8 et à l’histoire de Vincennes. Ce fonds est donc mixte puisqu’il rassemble des documents produits dans le cadre du travail de Philippe Ivernel en tant qu’enseignant-chercheur, mais également des documents privés issus de sa vie personnelle. Le fonds a été pré-classé par Florent Perrier, maître de conférence en esthétique et théorie de l’Art à l’Université Rennes 2 ayant collaboré avec Philippe Ivernel sur des projets de traduction, d’exposition et d’édition en lien avec Walter Benjamin. Aujourd’hui, le service des archives de Paris 8 travaille à le rendre accessible à la recherche. Afin de mieux contextualiser le travail de Philippe Ivernel, trois entretiens ont été menés avec Florent Perrier, Maryvonne Ivernel l’épouse de Philippe Ivernel et avec David Ivernel, fils de Philippe Ivernel.

Extrait de l’entretien avec Florent Perrier (07:00 - 18:16), 7 novembre 2020.

Biographie de Philippe Ivernel

Ce fonds rassemble une très grande diversité de documents datant de 1921 à 2016 qui nous permettent de retracer sa vie et ses activités. Né en 1933 à Château-Thierry, Philippe Ivernel est étudiant à l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm puis agrégé d’allemand. Après une maîtrise sur le théâtre épique de Brecht, il commence une thèse à la Sorbonne sur le philosophe Walter Benjamin mais l’arrête en 1968 suite à un désaccord avec son directeur de thèse quant aux événements de Mai 68. Militant au Parti Socialiste Unifié et passionné par la littérature et le théâtre, il devient enseignant chercheur à l’université Paris 8 et chargé de cours à la chaire “Etude d’un théâtre étranger et exercices” du Centre d’Etudes Théâtrales de l’Université Catholique de Louvain. Son intérêt pour les voyages peut d’ailleurs s’y discerner. En outre, il a également été membre du Laboratoire de Recherche sur les Arts du Spectacle du CNRS. En outre, par ses recherches et ses traductions, il introduit l’étude de l’œuvre de Walter Benjamin en France. Il voyage énormément et travaille notamment avec l’Université de Dakar. Ses recherches sur le théâtre et la littérature, ses mises en scène et pratiques théâtrales ainsi que ses traductions et son enseignement sont influencés par un engagement politique fort et un militantisme de gauche. Il prend sa retraite en 1994 mais il continue de traduire et d’écrire sur le théâtre jusqu’à sa mort en 2016.

Cette exposition virtuelle est réalisée par des étudiants du master 2 Archives de l’université Paris 8 dans le cadre d’un projet de collecte d’archives orales et de valorisation. Elle propose de mettre en lumière des archives issues du fonds de Philippe Ivernel et ainsi de retracer des aspects de sa vie et de son travail. Sans volonté d’exhaustivité, elle aborde le travail d’enseignement de Philippe Ivernel en dressant le portrait d’une pédagogie engagée. Elle montre également les différents attraits de Philippe Ivernel pour le théâtre et la multiplicité de son approche, de chercheur à auteur en passant par metteur en scène. Elle souligne par ailleurs comment son intérêt pour la langue allemande l’a fait s’intéresser intellectuellement à l’œuvre de Bertolt Brecht, de Théodore W. Adorno et de Walter Benjamin. Enfin, toute la vie de Philippe Ivernel étant marquée par le politique, son engagement se retrouve sur d’autres scènes notamment par son adhésion au PSU ou dans ses voyages.

Philippe Ivernel est, avant tout, un enseignant reconnu. Il travaille à l’université Paris VIII tout au long de sa carrière, même après la déménagement de la faculté de Vincennes à Saint-Denis à la suite des retombées de Mai 68.

La vocation de l’enseignement

Dès ses études, Ivernel prend des notes sur ses professeurs, il les critique. Cela montre un intérêt pour les méthodes d’enseignement de ses divers professeurs autant qu’une facétie d’étudiant.

Retranscription :
Prof de Physique
vite fait bien fait
en 2 secondes et sans répit
Au 1er trimestre je lui ai dit de
[illisible] un peu plus, il l’a fait.
Ça marche sur des mois c’est parti.
Pour moi c’est bon. Schluß

Un enseignant pluriel et fidèle à ses idées

Paris VIII

Philippe Ivernel est agrégé d’allemand en 1958, et c’est cette langue qu’il enseigne durant toute sa carrière. Assistant à la Sorbonne en 1962, il entre au département d’allemand de Paris VIII en 1968, année où il abandonne sa thèse sur Walter Benjamin. Ivernel est un farouche partisan de la création de l’Université libre de Vincennes, car il considérait les méthodes d’enseignement à la Sorbonne comme n’étant plus adaptées aux étudiants.

Extrait de l’entretien avec Maryvonne Ivernel (36:40-37:41), 26 novembre 2020.

Il ne quitte ce département qu’à sa retraite en 1994. Cela est le signe, chez Ivernel, d’une fidélité constante. Ivernel fut très lié à Paris VIII, et le déménagement de ladite Université de Vincennes à Saint-Denis fut un déchirement pour lui. Il vit cela comme un échec et ne s’en remit jamais vraiment.

Extrait de l’entretien avec Maryvonne Ivernel (39:40-40:10), 26 novembre 2020.

Louvain

En plus de sa fidélité à l’université de Paris VIII, Philippe Ivernel fut également professeur au centre d’études théâtrales de l’université catholique de Louvain. Sa passion de la langue allemande assouvie par l’enseignement en université, il était logique que sa passion du théâtre fût représentée par son autre grand centre d’enseignement. Là encore, Philippe Ivernel a été fidèle à l’université de Louvain, puisqu’il y a enseigné de 1969 à 1998.

Haïti

Dans le cadre de ses enseignements tout autant que ses recherches, Philippe Ivernel a été amené à voyager régulièrement. En Belgique et en Allemagne, bien évidemment, mais aussi en Afrique ou dans les Caraïbes. Si Ivernel voyageait souvent avec son épouse, il a également enseigné, durant un mois, à Haïti, s’y rendant seul.

Extrait de l’entretien avec Maryvonne Ivernel (20:45-23:00), 26 novembre 2020.

À cette occasion, il a consigné dans un carnet de nombreuses notes prises au cours de son séjour, indiquant notamment les conditions d’enseignement ainsi que le bon vouloir des étudiants et leurs remarques pertinentes.

Carnet de voyage à Haïti : premier cours, fonds Philippe Ivernel, Université Paris 8, PIE1T2RBT104

Retranscription du premier paragraphe : Lundi 9. Premier cours. Un boyau bordé de petits bâts en ciment. Des rangées d’étudiants le long de la petite allée centrale, mal assis. La salle de cours est petite, non climatisée ? Les étudiants débordent jusque sur le petit bureau. Leurs interventions sont pertinentes (la question du système, la question de l’épistémie [illisible], idéalisme et son matérialisme ? Ils connaissent [illisible] par les [illisible] sur l’histoire (mémoire et histoire). Vient une question de l’im. des étudiants sur la tradition

Un enseignant engagé et apprécié

Dès ses débuts d’enseignant, Philippe Ivernel se montre comme un professeur engagé, exprimant et défendant ses idées. Il se rend ainsi souvent à des réunions entre enseignants mais aussi avec des étudiants. Il participe aux assemblées plénières et aux débats qui agitent l’enseignement supérieur, comme par exemple le débat sur la sélection à l’entrée de l’université, auquel il est opposé.

Carnet de notes sur la sélection à l’université, fonds Philippe Ivernel, Université Paris 8, PIE1T2RBT104

Retranscription de la page de droite :
Assemblée de faculté plénière
9h samedi. Institut d’art.
Rue Michelet
2 priorités
L’insurrectionnelle – Boycott des examens
La grève
Reste un préalable ; l’amnistie générale
Méthodes – contenus de l’ens
fonction soc. de l’Univ.
oppos. À la SELECTION
1. Mise en cause de tout ex. d’entrée
de l’assiduité obligatoire
de la spécial du 1er cycle
diversification au niveau du 2e cycle
2. Refonte des institutions [illisible]
La place des ét. Constations
Gestions
3. Elargisssement de l’autonomie des universités
4. les moyens

Ivernel reste très attaché à l’université de Vincennes et il se battra pour qu’elle y reste. Le déménagement de l’université de Vincennes à Saint-Denis reste pour lui un événement bouleversant. Malgré cela, par fidélité envers ses collègues et les étudiants, il continue à enseigner dans cette université après le déménagement, devenant une figure de l’engagement professoral.
Pour Philippe Ivernel, l’enseignement moderne devait partir des étudiants et du présent pour pouvoir mieux enseigner le passé. L’engagement militant de Philippe Ivernel tourne autour de cette idée qu’il faut changer la méthode d’enseignement, remettre les étudiants au centre du processus universitaire.

Extrait de l’entretien avec Maryvonne Ivernel (48:50-50:50), 26 novembre 2020.

De fait, Ivernel est un professeur attentif aux remarques des étudiants. Il n’hésite pas à les noter lorsqu’elles se révèlent intéressantes. Il photocopie également des copies d’examens qu’il a lui-même corrigées lorsque celles-ci sont d’une qualité particulière.

Copie d’un étudiant, Fonds Philippe Ivernel, Université Paris 8, PIE1T1RAT406

Philippe Ivernel, par ses qualités d’enseignant, son engagement et ses attachements aux lieux où il enseigne, est donc un professeur particulièrement apprécié par ses élèves. Certains continueront ainsi à se rappeler à son bon souvenir, comme cette étudiante devenue autrice qui lui dédicacera l’un de ses ouvrages.

Dédicace « à mon professeur préféré, Fonds Philippe Ivernel, Université Paris 8, PIE1TIRAT406

« Mesdames, Messieurs, allons-nous les laisser s’enfoncer dans le tourbillon du désespoir ? Non ! Car il nous reste l’avenir »
Extrait de la pièce de théâtre « En attendant la marée », co-écrite par Philippe Ivernel.

C’est avec le théâtre que Philippe Ivernel a pu voir «  s’esquisser des mondes autres ».

Le théâtre est « un univers qui le passionnait et qui l’a passionné jusqu’à la fin ».

Extrait de l’entretien avec David Ivernel (40:19-40:33), 1er décembre 2020.

La défense d’un théâtre politique

Philippe Ivernel, chercheur associé au laboratoire Arts du spectacle du CNRS, a mis au jour et défendu un théâtre alternatif et politique absent des scènes, des répertoires, des bibliographies ; il a retracé son histoire en répertoriant tout ce qui s’est passé dans les rues, dans les champs, dans les villes, dans les usines, toute cette matière théâtrale qui a accompagné la vie, avant et après la guerre 39-45, en Allemagne, en France, pendant et après la guerre d’Algérie (1962), après 1968, après le génocide du Rwanda. Philippe Ivernel ne voulait pas abolir le passé car il comprenait, à l’instar de Frantz Fanon, que l’homme doit pouvoir « se libérer en construisant son histoire ».

Le théâtre politique, une « spécialité allemande »

Philippe Ivernel s’intéresse au théâtre dans le passé et dans son actualité. Et l’Allemagne a joué un rôle prépondérant dans l’histoire du théâtre au XXe siècle.
Lors des journées d’études organisées en 2012 par l’Université de Lille, « Théâtre politique en diachronie », consacrées aux méthodes d’analyse du théâtre politique, Philippe Ivernel proposait un balayage de la problématique du théâtre politique et des lieux qu’il peut investir notamment à travers l’exemple allemand.

Vidéo de l’intervention de Philippe Ivernel lors de la journée d’études « Théâtre politique en diachronie » mise en ligne par l’Université de Lille.

Extrait de l’intervention de Philippe Ivernel aux journées d’études de l’Université de Lille, « Théâtre politique en diachronie », (00:18:25-00:35:17).

Retranscription :
Le théâtre politique est une formule qui semble appartenir à Piscator, politiste, metteur en scène et créateur du théâtre prolétarien.
« L’essentiel pour Piscator c’est moins le texte que la mise en scène pour hisser le théâtre sur la scène de l’Histoire. Il convoquera en particulier le cinéma qui va intervenir comme un agent suractif dans le jeu scénique. C’est la grande invention de Piscator. Le politique est finalement généré par la conscience historique et par la volonté de changer le cours des choses ».

Extrait de l’intervention de Philippe Ivernel aux journées d’études de l’Université de Lille, « Théâtre politique en diachronie », (01:02 :19-01:03:53).

Retranscription :
Le théâtre de Brecht, dramaturge allemand, metteur en scène, cinéaste, théoricien de l’art. « Brecht loue chez Piscator la transformation du public en une assemblée législative. Mais plutôt que la machinerie scénique de Piscator, Brecht s’intéresse à un théâtre qui analyse des phénomènes réversibles, à la distanciation « un processus de métamorphoses d’une chose en son contraire ».

L’Agit-prop, un théâtre prolétarien amateur

« L’agit-prop est un art éminemment politique qui demande à regarder les choses sous des angles inattendus pour détecter ce qu’elles ont de peu visible ». Il y a deux formes clés du théâtre de l’Agit-prop, la scène courte et le montage dialectique.
La scène courte est projetée à la porte de l’usine ou dans la rue, ou tout autre lieu non théâtral que la troupe d’agit-prop investit, occupe pour forger une situation précise et résoudre le conflit de classe. C’est une forme de théâtre qui élabore collectivement son canevas et son spectacle, qui produit son texte en interaction avec le public et attend de lui une réaction rapide.
Le montage dialectique, qui articule plusieurs séquences/numéros, intervient beaucoup dans la salle, les meetings, les fêtes etc. La mise en scène par le biais d’un montage (textuel et scénique) exploite de nombreuses techniques : insertion de différents types de discours (politique, journalistique, mots d’ordre, slogans, chansons…), diverses formes d’expression (chants, musique, acrobatie, pantomime), confrontation idéologique (parallélisme bourgeois / révolutionnaire), etc. Cette forme vise le système et attend du public une réflexion préalable à un choix.
« Les troupes d’Agit-prop se développent à partir de 1925, en Allemagne, en très grands nombre. Ce sont des petites troupes d’amateurs constituées de jeunes chômeurs et de jeunes militants » (propos de Philippe Ivernel).

Philippe Ivernel, « L’Agit-Prop dans l’histoire et ses aspects esthétiques », Fonds Philippe Ivernel, Université Paris 8.

L’intervention comique

La farce est un genre utilisé par le théâtre d’agit-prop pour agiter et déclencher la réflexion, pour solliciter une réponse politique.

Document préparatoire, intitulé « L’Agit-prop dans l’histoire et ses aspects esthétiques ». Les Blouses bleues, troupe soviétique d’Agit-prop dont le rôle fut majeur dans l’expansion de l’Agit-prop en Allemagne, pratiquaient l’intervention comique en s’inspirant de la farce populaire. Fonds Philippe Ivernel, Université Paris 8.
Philippe Ivernel, « L’Agit-Prop dans l’histoire et ses aspects esthétiques », Fonds Philippe Ivernel, Université Paris 8.

L’évolution du théâtre allemand

Entre le théâtre politique et documentaire de Peter Weiss et le théâtre corporel de Pina-Bausch.

Le théâtre ouest-allemand de ces vingt dernières années (sans date). Texte synthétique de Philippe Ivernel, écrit probablement pour l’un de ses cours, vers 1988. Ce texte répertorie les expériences théâtrales qui constituent le théâtre ouest-allemand entre probablement 1968 et 1988. Fonds Ivernel, Université Paris 8. Pages 1 à 5.

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Un regard dramaturgique au service du théâtre

Co-Responsable du théâtre de l’aquarium pendant de nombreuses années, Philippe Ivernel a aussi activement pris part à la mise en scène de pièces de théâtre, il était « un maître des interventions brèves », si efficaces qu’elles « mettaient en mouvement une pensée et une pratique avec et au bénéfice » de bien des personnes, étudiants, collègues, hommes et femmes de théâtre, militants et militantes…

L’aventure d’un collectif belge, le GROUPOV

La troupe crée en 1999 Rwanda 94, un spectacle représentant pour la première fois le génocide des Tutsis au Rwanda. Constitué de témoignages recueillis par le collectif, le spectacle obéit à une structure documentaire. La troupe use de toutes les armes dramaturgiques disponibles et mène l’enquête.

Article de Philippe Ivernel, publié dans le numéro 67-68 d’Alternatives théâtrales consacré au projet théâtral Rwanda 94 du collectif belge GROUPOV, fonds Philippe Ivernel, Université Paris 8. Pages 1 à 5.

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Philippe Ivernel, à l’instar d’autres figures de l’analyse théâtrale, relate le cheminement de quatre années de travail. Il choisit de se tenir au plus près du déroulement du spectacle, mettant au jour la parenté de « l’esthétique du Groupov » avec le théâtre documentaire de Peter Weiss, ou du théâtre épique et didactique de Brecht ou du théâtre justement nommé politique de Piscator ; soit trois modèles qui se veulent foncièrement hostiles à l’idéologie tragique ; car il s’agit avant tout de contrer le cliché nocif faisant passer pour tragédie ce qui relève du crime ».

L’Aventure des Ateliers du TEP (Théâtre de l’Est Parisien)

Philippe Ivernel fut partie prenante des ateliers de création théâtrale mis en place au TEP entre 1993 et 1994 pour une écriture collective à partir de travaux d’improvisations. Observateur, Philippe Ivernel « assistait aux ateliers, aux improvisations, il relisait les écrits des stagiaires, parlait de l’écriture et de la distanciation du jeu ». (Propos de Louise Caron, une stagiaire de l’atelier).

Philippe Ivernel a rendu compte de ces expériences en écrivant :

  • Espoirs de théâtre par temps incertains. Questions au public, Mémento (TEP, Paris), n°30, 1995.

  • Le public acteur sur un processus d’improvisation collective dans les ateliers de création du TEP (1993-1994). In : M.-M. Mervant-Roux (dir.) Du théâtre amateur. Approche historique et anthropologique. CNRS Editions, 2004.
Photographie de Philippe Ivernel au cours d’un atelier du TEP en 1993. Source : blog de Michel Caron, stagiaire de l’atelier.
http://caronmichel.blogspot.com/
Carte de vœux du TEP 1994. Photographie des participants de l’atelier du TEP 1993-1994 où l’on aperçoit Philippe Ivernel sur la droite. Source : blog de Michel Caron, stagiaire de l’atelier.
http://caronmichel.blogspot.com/

L’écriture et la mise en scène

Philippe Ivernel lie son travail intellectuel à son travail de créateur. Ainsi il met la main à la pâte en pratiquant le théâtre d’intervention, concept que lui et son groupe de recherches du CNRS ont pensé pour désigner des pratiques théâtrales issues des mouvements contestataires européens et américains d’après 1968. Le théâtre d’intervention est le descendant ou cousin du théâtre d’agit-prop, du théâtre politique, du théâtre populaire, du théâtre documentaire, du théâtre de rue…

En attendant la marée

« Voilà donc un savant qui […] ira même jusqu’à écrire et mettre en scène le spectacle "En attendant la marée", où la réflexion du groupe et la vôtre vous ont amené à dénoncer les effets pervers de la mondialisation affectant les pêcheurs bretons » (Propos de Jean Louvet qui s’adresse, en 2000, à son collègue Philippe Ivernel pour un hommage).

Affiche présentant la pièce « En attendant la marée » co-écrite et mise en scène par Philippe Ivernel et jouée par les compagnies du Théâtre du Levant et du Théâtre la Balancelle, théâtres en résistance pratiquant le théâtre d’intervention. Fonds Philippe Ivernel, Université Paris 8.
Archive de David Ivernel. Extrait de la scène 1 de la pièce. Les personnages sont des femmes de trois générations : une sardinière des années 20, une employée de marée des années 60 et une femme de marin-pêcheur des années 90.

À côté d’une intense activité scientifique et intellectuelle, Philippe Ivernel consacre une partie importante de sa vie personnelle au militantisme politique, aux voyages et à l’épanouissement culturel par le théâtre et le cinéma : trois domaines qui s’entremêlent et s’influencent réciproquement, d’ailleurs, tout au long de son existence.
Dans la vie d’un individu, il n’est jamais aisé de tracer des frontières nettes entre sphère privée et sphère publique, action politique et action culturelle, entre engagement public et engagement privé. A fortiori pour une figure comme Philippe Ivernel, dont l’engagement, pluriel et ubiquitaire, s’exprime sous plusieurs formes et dans les contextes les plus disparates. Ses archives, privées par définition, aident pourtant à tracer le périmètre de sa trajectoire individuelle, en ouvrant une fenêtre sur sa militance sociale, sur ses réseaux sociaux, jusqu’à la sphère, plus subtile mais aussi plus profonde, du quotidien.
Conservant un corpus de documents hétérogènes, mais très riche, le fonds d’archive de Philippe Ivernel offre un point d’observation incontournable pour encadrer et comprendre mieux la militance de son producteur, dans toutes ses facettes.

Militantisme public et privée

Acteur engagé de son temps, Philippe Ivernel milite longtemps en faveur du PSU (Parti Socialiste Unifié), fondé en avril 1960 et dissous en novembre 1989 : c’est un parti politiquement à gauche des socialistes qui se rapproche du CERES (Centre d’études, de recherches et d’éducation socialiste) et qui se veut au carrefour entre réforme et révolution, dans une perspective démocratique et attentive à la société. Le témoignage de sa femme Maryvonne, journaliste, est significatif de cet engagement :

Extrait de l’entretien avec Maryvonne Ivernel (55:20-56:51), 26 novembre 2020.

Retranscription doc 1 :
«  Il était de gauche, Philippe, il était de gauche. Tout son travail concernant les livres faisait partie de sa conception de la société, pour plus d’égalité. Il a été contre la guerre d’Algérie, il était pour l’indépendance des colonies, pour l’amélioration du monde ouvrier… Toutes les caractéristiques de la gauche, il en était, c’est sûr ».

Philippe Ivernel est candidat à l’Assemblée Nationale pour le PSU en 1969, en recevant 7 000 préférences dans le XII arrondissement de Paris : mais sa militance est plus liée aux idéaux qu’à un projet de carrière.
Les sources orales dessinent une action politique de grande cohérence. Maryvonne Ivernel nous disant que «  pendant toute sa vie, il a été fidèle à sa vision du monde ». Il était également « d’une honnêteté intellectuelle sans failles », désintéressé, «  il n’avait pas d’ambition personnelle, il avait une ambition culturelle » et courageuse.
Pendant la guerre d’Algérie, Philippe Ivernel publie dans la revue Esprit des appels antimilitaristes et défendant l’objection de conscience des soldats « insoumis », dont son ami Jean le Meur : une prise position nette, ce qui porte à la saisie de la revue par les autorités publiques et à l’inculpation de son auteur.

En parallèle, les affiches conservées dans les archives restituent l’image d’une passion politique de longue durée. Celle de la commémoration de 2010, en occasion du cinquantenaire de la naissance du PSU, est particulièrement significative comme témoignage du lien émotif de Philippe Ivernel avec l’ancien parti, à partir de son titre, «  le réalisme c’est toujours l’utopie  ». Les affiches célébrant l’héritage intellectuel et idéologique PSU semblent retracer les batailles politiques d’Ivernel, de l’engagement anticolonialiste à la lutte pour une école libre et émancipatrice, en passant par la contestation du nucléaire.

Affiche sur la commémoration des 50 ans du PSU, avril 2010. Fonds Philippe Ivernel, Université Paris 8.
Affiche sur la commémoration des 50 ans du PSU, avril 2010. Fonds Philippe Ivernel, Université Paris 8.
Affiche sur la commémoration des 50 ans du PSU, avril 2010. Fonds Philippe Ivernel, Université Paris 8.
Extraits de l’affiche du Comité pour le Désarmement Nucléaire en Europe, date inconnue. Fonds Philippe Ivernel, Université Paris 8.
Extraits de l’affiche du Comité pour le Désarmement Nucléaire en Europe, date inconnue. Fonds Philippe Ivernel, Université Paris 8.

Une biographie transnationale

Les archives de Philippe Ivernel illustrent également des détails de son quotidien, au fil de ses expériences, ses rencontres et ses déplacements fréquents. Documents personnels, agendas, carnets de voyage, correspondances diverses, notes, s’inscrivent dans cette production, mineure plus par son volume que par son intérêt.
Le réseau professionnel et personnel porte Philippe Ivernel à dialoguer avec des nombreux acteurs, éloignés parfois géographiquement, jamais intellectuellement. Dans son témoignage, Maryvonne Ivernel a souligné cette capacité de nouer des liens d’amitié profonds et durables :

Extrait de l’entretien avec Maryvonne Ivernel (15:52-17:27), 26 novembre 2020.

Retranscription doc 4 :
«  On avait des contacts un peu dans le monde entier, à travers le travail de Philippe, pas à travers mon métier à moi. Nous avions ces contacts grâce à Philippe, qui non seulement avait des relations pour ses recherches, mais il entretenait très bien ces relations, qui devenaient ensuite des amis. C’est comme ça que nous avons gardé beaucoup de relations, en Afrique mais aussi dans toute l’Europe. [Philippe] faisait partie notamment d’un groupe de chercheurs - une vingtaine, peut-être - qui se réunissaient tous les deux ans. Moi j’ai participé à beaucoup de ces réunions : ça se passait en Autriche, ou en Turquie, et dans ce groupe il y avait des Autrichiens, des Turcs… C’étaient à la fois des chercheurs qui travaillaient avec Philippe et des personnes qui ensuite sont devenues nos amis. Et c’est comme ça que j’ai des amis pratiquement dans le monde entier !  »

La correspondance avec le Sénégal aux années 1970-1980 est révélatrice de l’ampleur de ces contacts, développés dans le domaine des études germano-africaines et, plus précisément, au sein de la Revue annuelle de germanistique africaine. Entre l’université de Paris 8 et l’université de Dakar, Ivernel se fait porteur d’un projet de coopération à la fois culturelle et politique visant à établir un manifeste du socialisme africain. Comptes rendus de séminaires, revues, correspondance universitaire et privée témoignent de cet engagement interculturel et transnational.

Lettre de l’université de Dakar et d’un correspondant de l’ancienne République du Haut Volta (après 1984 Burkina Faso) destinées à Philippe et Maryvonne Ivernel, années 1980. Fonds Philippe Ivernel, Université Paris 8, PIE1T1RAT403.

L’Afrique garde une importance centrale dans la trajectoire humaine de Philippe Ivernel. C’est d’ailleurs lors d’un de ces premiers voyages au Sénégal que le jeune chercheur rencontre sa femme, qui a gardé de cette première rencontre un souvenir très vif :

Extrait de l’entretien avec Maryvonne Ivernel (04:48-6:29), 26 novembre 2020.

Retranscription doc 6 :
«  Nous nous sommes rencontrés en Afrique. C’était le premier festival de la jeunesse africaine : c’était un moment absolument extraordinaire, sans doute un des plus beaux souvenirs de ma vie. Je faisais partie du petit groupe de Français qui avaient été invités à ce festival, et nous avons été reçus par les Sénégalais, qui étaient dans une époque très heureuse parce qu’ils s’apprêtaient à fêter leur indépendance, cinq ans plus tard. Donc ils étaient très chaleureux. [...] Nous avons rencontré ce petit groupe de Sénégalais à Dakar et nous sommes partis par le train à Bamako, où avait lieu effectivement cette fête, qui était unique. Voici comment s’est déroulée cette rencontre avec Philippe et avec l’Afrique  ».

Connaître c’est voyager

Qu’on l’observe du point de vue professionnel ou de la vie privée, le voyage occupe une place importante dans la vie de Philippe Ivernel :

Extrait de l’entretien avec Maryvonne Ivernel (19:54-20:31), 26 novembre 2020.

L’esprit du chercheur semble accompagner Philippe Ivernel avant, pendant et après le déplacement : le voyage est d’habitude précédé par un travail de recherche sur le pays visité, et la découverte du nouveau milieu est souvent l’occasion de mettre à l’épreuve les connaissances acquises par l’observation empirique. Les liens tissés avec des personnes rencontrées, d’horizons culturels très divers, sont gardés au-delà du voyage.
Des carnets de Philippe Ivernel émerge une profondeur d’analyse singulière, qui accompagne l’ancien professeur même dans son temps libre, et bien après sa retraite de l’université : les traces des déplacements couvrent surtout la dernière partie de sa vie, entre les années 1990 et 2000. Les journaux intimes et les notes manuscrites témoignent du dynamisme de Philippe Ivernel, qui voyage entre les Caraïbes (Haïti), l’Amérique du Sud (Colombie), l’Europe Orientale (République Tchèque) et l’Asie du sud-ouest (Malaisie).
L’attention aux détails quotidiens dévoile parfois la sensibilité de l’auteur, qui s’intéresse à restituer à sa dimension historique tout ce qu’il observe. En occasion d’un voyage en Tchéquie, Philippe Ivernel écrit dans son carnet :

Carnet de voyage en Tchéquie, date inconnue, PIE1T2RBT104.

Retranscription doc 8 : «  À la campagne, le communisme semble encore plus lointain. Surtout dans les superbes villages baroques de la Bohème du Sud. Certaines fermes ont la consistance délicate du stuc : jaunes et blanches comme de délicates pâtisseries aux œufs. Beaucoup sont luxueuses, elles imitent les palais avec leurs deux corps de bâtiment parallèles, le portail noble, les vantaux de bois décorés en brun sombre et rouge vif. […] Les fermes ne se tiennent pas, elles sont séparées les unes des autres, gardent jalousement leurs distances et le village prend ainsi un aspect aéré, particulièrement élégant, hostile à toute collectivisation forcée  ».

 

Au prisme de ses activités éclectiques, Philippe Ivernel révèle une ardeur politique, culturelle et humaine constante et intense, dont les traces — dans les possibilités et les limites de cette première enquête — dessinent un voyage passionné et passionnant.

Sur le théâtre d’intervention

  • Le théâtre d’intervention aujourd’hui. Centre d’études théatrales, Université catholique de Louvain, Études théâtrales, n°17, 2000.
  • Florent Perrier dans Hommage à Philippe Ivernel. En attendant Nadeau n°14, 2016.

Sur Rwanda 94

Sur les ateliers du TEP

Sur les traductions de Philippe Ivernel

  • Philippe, Ivernel, De la métaphysique du langage à la politique marxiste, Le Monde, 31 mai 1969.

  • Theodor Adorno, À l’écart de tous les courants, Le Monde, 31 mai 1969.

  • Philippe Ivernel, « Walter Benjamin » et « Bertold Brecht », Encyclopédia Universalis.fr.

  • Florent Perrier, Hommage à Philippe Ivernel, en-attandant-nadeau.fr.

  • Walter Benjamin Archives, Mahj.org, site internet du musée d’art et d’histoire du judaïsme.

  • Rencontre avec Philippe Ivernel, https://livre.ciclic.fr/actualites/rencontre-avec-philippe-ivernel

  • Le journal Ex la Cité Internationale Universitaire de Paris - Phillppe Ivernel in memoriam, overblog.com.
  • Carnets Walter Benjamin, hypothèses.org.

Les archives de Philippe Ivernel sont conservées par le service des archives de l’université Paris 8 qui a notamment pour vocation de conserver et de valoriser les archives de ses enseignants-chercheurs.

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