Exposition virtuelle - Les archives de Philippe Ivernel


Le service des archives de Paris 8

Philippe Ivernel (1933-2016) a été un enseignant-chercheur en théâtre, en littérature et en philosophie allemande à l’université Paris 8. La majeure partie de ses documents de travail, de ses cours, de ses brouillons, de ses publications est conservée par le service des archives de l’université Paris 8 et constitue un fonds d’archives de vingt-quatre mètres linéaires. Outre, cette mission, le service des archives a également à sa charge la gestion des archives historiques et administratives de toute l’université (3 km linéaire). Il travaille avec les Archives départementales de la Seine-Saint-Denis et accueille les chercheurs qui s’intéressent à l’histoire de l’université ou aux fonds conservés.

Travée 1 du fonds de Philippe Ivernel, local -2, Université Paris 8.

Le fonds de Philippe Ivernel

Photographie de Florent Perrier, rangement en boîte de la bibliothèque de Philippe Ivernel, 7 mai 2018.
Photographie de Florent Perrier, mise en boîte des documents sur les recherches de Philippe Ivernel, 28 mai 2018. 

Le fonds de Philippe Ivernel prend donc sa place aux côtés de la dizaine des autres fonds d’enseignants-chercheurs conservés. A la mort de Philippe Ivernel, son épouse Maryvonne Ivernel décide de donner les archives de son mari à l’université Paris 8 en vertu de l’attachement de son mari à Paris 8 et à l’histoire de Vincennes. Ce fonds est donc mixte puisqu’il rassemble des documents produits dans le cadre du travail de Philippe Ivernel en tant qu’enseignant-chercheur, mais également des documents privés issus de sa vie personnelle. Le fonds a été pré-classé par Florent Perrier, maître de conférence en esthétique et théorie de l’Art à l’Université Rennes 2 ayant collaboré avec Philippe Ivernel sur des projets de traduction, d’exposition et d’édition en lien avec Walter Benjamin. Aujourd’hui, le service des archives de Paris 8 travaille à le rendre praticable à la recherche. Afin de mieux contextualiser le travail de Philippe Ivernel, trois entretiens ont été menés avec Florent Perrier, Maryvonne Ivernel l’épouse de Philippe Ivernel et avec David Ivernel, fils de Philippe Ivernel.

Extrait de l’entretien avec Florent Perrier (07:00 - 18:16), 7 novembre 2020.

Biographie de Philippe Ivernel

Ce fonds rassemble une très grande diversité de documents datant de 1921 à 2016 qui nous permettent de retracer sa vie et ses activités. Né en 1933 à Château-Thierry, Philippe Ivernel est étudiant à l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm puis agrégé d’allemand. Après une maîtrise sur le théâtre épique de Brecht, il commence une thèse à la Sorbonne sur le philosophe Walter Benjamin mais l’arrête en 1968 suite à un désaccord avec son directeur de thèse quant aux événements de Mai 68. Militant au Parti Socialiste Unifié et passionné par la littérature et le théâtre, il devient enseignant chercheur à l’université Paris 8 et chargé de cours à la chaire “Etude d’un théâtre étranger et exercices” du Centre d’Etudes Théâtrales de l’Université Catholique de Louvain. Son intérêt pour les voyages peut d’ailleurs s’y discerner. En outre, il a également été membre du Laboratoire de Recherche sur les Arts du Spectacle du CNRS. En outre, par ses recherches et ses traductions, il introduit l’étude de l’œuvre de Walter Benjamin en France. Il voyage énormément et travaille notamment avec l’Université de Dakar. Ses recherches sur le théâtre et la littérature, ses mises en scène et pratiques théâtrales ainsi que ses traductions et son enseignement sont influencés par un engagement politique fortement et un militantisme de gauche. Il prend sa retraite en 1994 mais il continue de traduire et d’écrire sur le théâtre jusqu’à sa mort en 2016.

Cette exposition virtuelle est réalisée par des étudiants du master 2 Archives de l’université Paris 8 dans le cadre d’un projet de collecte d’archives orales et de valorisation. Elle propose de mettre en lumière des archives issus du fonds de Philippe Ivernel et ainsi de retracer des aspects de sa vie et de son travail. Sans volonté d’exhaustivité, elle aborde le travail d’enseignement de Philippe Ivernel en dressant le portrait d’une pédagogie engagée. Elle montre également les différents attraits de Philippe Ivernel pour le théâtre et la multiplicité de son approche, de chercheur à auteur en passant par metteur en scène. Elle souligne par ailleurs comment son intérêt pour la langue allemande l’a fait s’intéresser intellectuellement à l’œuvre de Bertolt Brecht, de Théodore Adorno et de Walter Benjamin. Enfin, toute la vie de Philippe Ivernel étant marquée par le politique, son engagement se retrouve sur d’autres scènes notamment par son adhésion au PSU ou dans ses voyages.

Philippe Ivernel est, avant tout, un enseignant reconnu. Il travaille à l’université Paris VIII tout au long de sa carrière, même après la déménagement de la faculté de Vincennes à Saint-Denis à la suite des retombées de Mai 68.

La vocation de l’enseignement

Dès ses études, Ivernel prend des notes sur ses professeurs, il les critique. Cela montre un intérêt pour les méthodes d’enseignement de ses divers professeurs autant qu’une facétie d’étudiant.

Retranscription :
Prof de Physique
vite fait bien fait
en 2 secondes et sans répit
Au 1er trimestre je lui ai dit de
[illisible] un peu plus, il l’a fait.
Ça marche sur des mois c’est parti.
Pour moi c’est bon. Schluß

Un enseignant pluriel et fidèle à ses idées

Paris VIII

Philippe Ivernel est agrégé d’allemand en 1958, et c’est cette langue qu’il enseigne durant toute sa carrière. Assistant à la Sorbonne en 1962, il entre au département d’allemand de Paris VIII en 1968, année où il abandonne sa thèse sur Walter Benjamin. Ivernel est un farouche partisan de la création de l’Université libre de Vincennes, car il considérait les méthodes d’enseignement à la Sorbonne comme n’étant plus adaptées aux étudiants.

Extrait de l’entretien avec Maryvonne Ivernel (36:40-37:41), 26 novembre 2020.

Il ne quitte ce département qu’à sa retraite en 1994. Cela est le signe, chez Ivernel, d’une fidélité constante. Ivernel fut très lié avec Paris VIII, et le déménagement de ladite Université de Vincennes à Saint-Denis fut un déchirement pour lui. Il vit cela comme un échec et ne s’en remit jamais vraiment.

Extrait de l’entretien avec Maryvonne Ivernel (39:40-40:10), 26 novembre 2020.

Louvain

En plus de sa fidélité à l’université de Paris VIII, Philippe Ivernel fut également professeur au centre d’études théâtrales de l’université catholique de Louvain. Sa passion de la langue allemande assouvie par l’enseignement en université, il était logique que sa passion du théâtre fût représentée par son autre grand centre d’enseignement. Là encore, Philippe Ivernel a été fidèle à l’université de Louvain, puisqu’il y a enseigné de 1969 à 1998.

Haïti

Dans le cadre de ses enseignements tout autant que ses recherches, Philippe Ivernel a été amené à voyager régulièrement. En Belgique et en Allemagne, bien évidemment, mais aussi en Afrique ou dans les Caraïbes. Si Ivernel voyageait souvent avec son épouse, il a également enseigné, durant un mois, à Haïti, s’y rendant seul.

Extrait de l’entretien avec Maryvonne Ivernel (20:45-23:00), 26 novembre 2020.

À cette occasion, il a consigné dans un carnet de nombreuses notes prises au cours de son séjour, indiquant notamment les conditions d’enseignement ainsi que le bon vouloir des étudiants et leurs remarques pertinentes.

Carnet de voyage à Haïti : premier cours, fonds Philippe Ivernel, Université Paris 8, PIE1T2RBT104

Retranscription du premier paragraphe : Lundi 9. Premier cours. Un boyau bordé de petits bâts en ciment. Des rangées d’étudiants le long de la petite allée centrale, mal assis. La salle de cours est petite, non climatisée ? Les étudiants débordent jusque sur le petit bureau. Leurs interventions sont pertinentes (la question du système, la question de l’épistémie [illisible], idéalisme et son matérialisme ? Ils connaissent [illisible] par les [illisible] sur l’histoire (mémoire et histoire). Vient une question de l’im. des étudiants sur la tradition

Un enseignant engagé et apprécié

Dès ses débuts d’enseignant, Philippe Ivernel se montre comme un professeur engagé, exprimant et défendant ses idées. Il se rend ainsi souvent à des réunions entre enseignants mais aussi avec des étudiants. Il participe aux assemblées plénières et aux débats qui agitent l’enseignement supérieur, comme par exemple le débat sur la sélection à l’entrée de l’université, auquel il est opposé.

Carnet de notes sur la sélection à l’université, fonds Philippe Ivernel, Université Paris 8, PIE1T2RBT104

Retranscription de la page de droite :
Assemblée de faculté plénière
9h samedi. Institut d’art.
Rue Michelet
2 priorités
L’insurrectionnelle – Boycott des examens
La grève
Reste un préalable ; l’amnistie générale
Méthodes – contenus de l’ens
fonction soc. de l’Univ.
oppos. À la SELECTION
1. Mise en cause de tout ex. d’entrée
de l’assiduité obligatoire
de la spécial du 1er cycle
diversification au niveau du 2e cycle
2. Refonte des institutions [illisible]
La place des ét. Constations
Gestions
3. Elargisssement de l’autonomie des universités
4. les moyens

Ivernel reste très attaché à l’université de Vincennes et il se battra pour qu’elle y reste. Le déménagement de l’université de Vincennes à Saint-Denis reste pour lui un événement bouleversant. Malgré cela, par fidélité envers ses collègues et les étudiants, il continue à enseigner dans cette université après le déménagement, devenant une figure de l’engagement professoral.
Pour Philippe Ivernel, l’enseignement moderne devait partir des étudiants et du présent pour pouvoir mieux enseigner le passé. L’engagement militant de Philippe Ivernel tourne autour de cette idée qu’il faut changer la méthode d’enseignement, remettre les étudiants au centre du processus universitaire.

Extrait de l’entretien avec Maryvonne Ivernel (48:50-50:50), 26 novembre 2020.

De fait, Ivernel est un professeur attentif aux remarques des étudiants. Il n’hésite pas à les noter lorsqu’elles se révèlent intéressantes. Il photocopie également des copies d’examens qu’il a lui-même corrigées lorsque celles-ci sont d’une qualité particulière.

Copie d’un étudiant, Fonds Philippe Ivernel, Université Paris 8, PIE1T1RAT406

Philippe Ivernel, par ses qualités d’enseignant, son engagement et ses attachements aux lieux où il enseigne, est donc un professeur particulièrement apprécié par ses élèves. Certains continueront ainsi à se rappeler à son bon souvenir, comme cette étudiante devenue autrice qui lui dédicacera l’un de ses ouvrages.

Dédicace « à mon professeur préféré, Fonds Philippe Ivernel, Université Paris 8, PIE1TIRAT406

« Mesdames, Messieurs, allons-nous les laisser s’enfoncer dans le tourbillon du désespoir ? Non ! Car il nous reste l’avenir »
Extrait de la pièce de théâtre « En attendant la marée », co-écrite par Philippe Ivernel.

C’est avec le théâtre que Philippe Ivernel a pu voir «  s’esquisser des mondes autres ».

Le théâtre est « un univers qui le passionnait et qui l’a passionné jusqu’à la fin ».

Extrait de l’entretien avec David Ivernel (40:19-40:33), 1er décembre 2020.

La défense d’un théâtre politique

Philippe Ivernel, chercheur associé au laboratoire Arts du spectacle du CNRS, a mis à jour et défendu un théâtre alternatif et politique absent des scènes, des répertoires, des bibliographies ; il a retracé son histoire en répertoriant tout ce qui s’est passé dans les rues, dans les champs, dans les villes, dans les usines, toute cette matière théâtrale qui a accompagné la vie, avant et après la guerre 39-45, en Allemagne, en France, pendant et après la guerre d’Algérie (1962), après 1968, après le génocide du Rwanda. Philippe Ivernel ne voulait pas abolir le passé car il comprenait, à l’instar de Frantz Fanon, que l’homme doit pouvoir « se libérer en construisant son histoire ».

Le théâtre politique, une « spécialité allemande »

Philippe Ivernel s’intéresse au théâtre dans le passé et dans son actualité. Et l’Allemagne a joué un rôle prépondérant dans l’histoire du théâtre au XXe siècle.
Lors des journées d’études organisées en 2012 par l’Université de Lille, « Théâtre politique en diachronie », consacrées aux méthodes d’analyse du théâtre politique, Philippe Ivernel proposait un balayage de la problématique du théâtre politique et des lieux qu’il peut investir notamment à travers l’exemple allemand.

Vidéo de l’intervention de Philippe Ivernel lors de la journée d’études « Théâtre politique en diachronie » mise en ligne par l’Université de Lille.

Extrait de l’intervention de Philippe Ivernel aux journées d’études de l’Université de Lille, « Théâtre politique en diachronie », (00:18:25-00:35:17).

Retranscription :
Le théâtre politique est une formule qui semble appartenir à Piscator, politiste, metteur en scène et créateur du théâtre prolétarien.
« L’essentiel pour Piscator c’est moins le texte que la mise en scène pour hisser le théâtre sur la scène de l’Histoire. Il convoquera en particulier le cinéma qui va intervenir comme un agent suractif dans le jeu scénique. C’est la grande invention de Piscator. Le politique est finalement généré par la conscience historique et par la volonté de changer le cours des choses ».

Extrait de l’intervention de Philippe Ivernel aux journées d’études de l’Université de Lille, « Théâtre politique en diachronie », (01:02 :19-01:03:53).

Retranscription :
Le théâtre de Brecht, dramaturge allemand, metteur en scène, cinéaste, théoricien de l’art. « Brecht loue chez Piscator la transformation du public en une assemblée législative. Mais plutôt que la machinerie scénique de Piscator, Brecht s’intéresse à un théâtre qui analyse des phénomènes réversibles, à la distanciation « un processus de métamorphoses d’une chose en son contraire ».

L’Agit-prop, un théâtre prolétarien amateur

« L’agit-prop est un art éminemment politique qui demande à regarder les choses sous des angles inattendus pour détecter ce qu’elles ont de peu visible ». Il y a deux formes clés du théâtre de l’Agit-prop, la scène courte et le montage dialectique.
La scène courte est projetée à la porte de l’usine ou dans la rue, ou tout autre lieu non théâtral que la troupe d’agit-prop investit, occupe pour forger une situation précise et résoudre le conflit de classe. C’est une forme de théâtre qui élabore collectivement son canevas et son spectacle, qui produit son texte en interaction avec le public et attend de lui une réaction rapide.
Le montage dialectique, qui articule plusieurs séquences/numéros, intervient beaucoup dans la salle, les meetings, les fêtes etc. La mise en scène par le biais d’un montage (textuel et scénique) exploite de nombreuses techniques : insertion de différents types de discours (politique, journalistique, mots d’ordre, slogans, chansons…), diverses formes d’expression (chants, musique, acrobatie, pantomime), confrontation idéologique (parallélisme bourgeois / révolutionnaire), etc. Cette forme vise le système et attend du public une réflexion préalable à un choix.
« Les troupes d’Agit-prop se développent à partir de 1925, en Allemagne, en très grands nombres. Ce sont des petites troupes d’amateurs constituées de jeunes chômeurs et de jeunes militants » (propos de Philippe Ivernel).

Version dactylographiée d’un article de Philippe Ivernel, intitulé « Politique, la farce ? », qui introduit la seconde partie d’un ouvrage réunissant les actes du colloque « Modernité de la farce » organisé par le Centre d’études théâtrales de l’Université catholique de Louvain en novembre 1998. Fonds Philippe Ivernel, Université Paris 8.

L’intervention comique

La farce est un genre utilisé par le théâtre d’agit-prop pour agiter et déclencher la réflexion, pour solliciter une réponse politique.

Document préparatoire, intitulé « L’Agit-prop dans l’histoire et ses aspects esthétiques ». Les Blouses bleues, troupe soviétique d’Agit-prop dont le rôle fut majeur dans l’expansion de l’Agit-prop en Allemagne, pratiquaient l’intervention comique en s’inspirant de la farce populaire. Fonds Philippe Ivernel, Université Paris 8.
Version dactylographiée d’un article de Philippe Ivernel, intitulé « Politique, la farce ? », qui introduit la seconde partie d’un ouvrage réunissant les actes du colloque « Modernité de la farce » organisé par le Centre d’études théâtrales de l’Université catholique de Louvain en novembre 1998. Fonds Philippe Ivernel, Université Paris 8.

L’évolution du théâtre allemand

Entre le théâtre politique et documentaire de Peter Weiss et le théâtre corporel de Pina-Bausch.

Le théâtre ouest-allemand de ces vingt dernières années (sans date). Texte synthétique de Philippe Ivernel, écrit probablement pour l’un de ses cours, vers 1988. Ce texte répertorie les expériences théâtrales qui constituent le théâtre ouest-allemand entre probablement 1968 et 1988. Fonds Ivernel, Université Paris 8. Pages 1 à 5.

Page 1
Page 2
Page 3
Page 4
Page 5

Un regard dramaturgique au service du théâtre

Co-Responsable du théâtre de l’aquarium pendant de nombreuses années, Philippe Ivernel a aussi activement pris part à la mise en scène de pièces de théâtre, il était « un maître des interventions brèves », si efficaces qu’elles « mettaient en mouvement une pensée et une pratique avec et au bénéfice » de bien des personnes, étudiants, collègues, hommes et femmes de théâtre, militants et militantes…

L’aventure d’un collectif belge, le GROUPOV

La troupe crée en 1999 Rwanda 94, un spectacle représentant pour la première fois le génocide des Tutsis au Rwanda. Constitué de témoignages recueillis par le collectif, le spectacle obéit à une structure documentaire. La troupe use de toutes les armes dramaturgiques disponibles et mène l’enquête.

Article de Philippe Ivernel, publié dans le numéro 67-68 d’Alternatives théâtrales consacré au projet théâtral Rwanda 94 du collectif belge GROUPOV, fonds Philippe Ivernel, Université Paris 8. Pages 1 à 5.

Page 1
Page 2
Page 3
Page 4
Page 5

Philippe Ivernel, à l’instar d’autres figures de l’analyse théâtrale, relate le cheminement de quatre années de travail. Il choisit de se tenir au plus près du déroulement du spectacle, mettant à jour la parenté de « l’esthétique du Groupov » avec le théâtre documentaire de Peter Weiss, ou du théâtre épique et didactique de Brecht ou du théâtre justement nommé politique de Piscator ; soit trois modèles qui se veulent foncièrement hostiles à l’idéologie tragique ; car il s’agit avant tout de contrer le cliché nocif faisant passer pour tragédie ce qui relève du crime ».

L’Aventure des Ateliers du TEP (Théâtre de l’Est Parisien)

Philippe Ivernel fut partie prenante des ateliers de création théâtrale mis en place au TEP entre 1993 et 1994 pour une écriture collective à partir de travaux d’improvisations. Observateur, Philippe Ivernel « assistait aux ateliers, aux improvisations, il relisait les écrits des stagiaires, parlait de l’écriture et de la distanciation du jeu ». (Propos de Louise Caron, une stagiaire de l’atelier).

Philippe Ivernel a rendu compte de ces expériences en écrivant :

  • Espoirs de théâtre par temps incertains. Questions au public, Mémento (TEP, Paris), n°30, 1995.

  • Le public acteur sur un processus d’improvisation collective dans les ateliers de création du TEP (1993-1994). In : M.-M. Mervant-Roux (dir.) Du théâtre amateur. Approche historique et anthropologique. CNRS Editions, 2004.
Photographie de Philippe Ivernel au cours d’un atelier du TEP en 1993. Source : blog de Michel Caron, stagiaire de l’atelier.
http://caronmichel.blogspot.com/
Carte de vœux du TEP 1994. Photographie des participants de l’atelier du TEP 1993-1994 où l’on aperçoit Philippe Ivernel sur la droite. Source : blog de Michel Caron, stagiaire de l’atelier.
http://caronmichel.blogspot.com/

L’écriture et la mise en scène

Philippe Ivernel lie son travail intellectuel à son travail de créateur. Ainsi il met la main à la pâte en pratiquant le théâtre d’intervention, concept que lui et son groupe de recherches du CNRS ont pensé pour désigner des pratiques théâtrales issues des mouvements contestataires européens et américains d’après 1968. Le théâtre d’intervention est le descendant ou cousin du théâtre d’agit-prop, du théâtre politique, du théâtre populaire, du théâtre documentaire, du théâtre de rue…

En attendant la marée

« Voilà donc un savant qui […] ira même jusqu’à écrire et mettre en scène le spectacle "En attendant la marée", où la réflexion du groupe et la vôtre vous ont amené à dénoncer les effets pervers de la mondialisation affectant les pêcheurs bretons » (Propos de Jean Louvet qui s’adresse, en 2000, à son collègue Philippe Ivernel pour un hommage).

Affiche présentant la pièce « En attendant la marée » co-écrite et mise en scène par Philippe Ivernel et jouée par les compagnies du Théâtre du Levant et du Théâtre la Balancelle, théâtres en résistance pratiquant le théâtre d’intervention. Fonds Philippe Ivernel, Université Paris 8.
Archive de David Ivernel. Extrait de la scène 1 de la pièce. Les personnages sont des femmes de trois générations : une sardinière des années 20, une employée de marée des années 60 et une femme de marin-pêcheur des années 90.

L’intérêt pour l’allemand

Philippe Ivernel naît en 1933 à Château-Thierry dans le département de l’Aisne. Il commence l’apprentissage de l’allemand au lycée. Brillant dans cette langue, il continue à l’étudier lorsqu’il rentre à l’École Normale Supérieure. En deuxième année de maîtrise, il produit un mémoire sur le théâtre épique chez Bertolt Brecht en 1956-57 et publie ses premiers articles sur pendant ces années. En travaillant sur ce mémoire, il découvre les œuvres critiques de Walter Benjamin sur Brecht, cette découverte est une révélation pour Philippe Ivernel et influence sa future carrière : Florent Perrier fera dire à Philippe Ivernel dans son entretien : “Comment se fait-il qu’on ait caché un penseur de cette envergure”. Il a aussi consacré une thèse à Walter Benjamin qui restera inachevée dû à l’implication de Philippe Ivernel dans les événements de mai 1968. Le monde littéraire attendait beaucoup de cette thèse qui sera même annoncée dans la revue La Quinzaine littéraire mais qui ne sera jamais publiée.

Lorsqu’il passe l’agrégation, il doit choisir entre l’allemand, l’histoire et la littérature, sa passion pour la culture allemande, la philosophie et la traduction le poussera vers la langue. Il est agrégé d’allemand en 1958. Pionnier du département d’allemand de Vincennes (plus tard université Paris 8) en 1968, il y enseigne jusqu’en 1994, année de sa retraite. Philippe Ivernel ne cesse de travailler sur Walter Benjamin jusqu’à sa mort en 2016 à Paris. Selon son épouse, Maryvonne Ivernel, il est le premier traducteur français de Walter Benjamin (Je déballe ma bibliothèque (2000), Correspondance avec T.Adorno (2003), Essais sur Brecht (2003), Enfance (2011), ou encore Critique et Utopie (2012)).

Par ailleurs, Philippe Ivernel a traduit et co-traduit les œuvres de Bertolt Brecht (ABC de la guerre (2015)), d’Asja Lācis (Profession : révolutionnaire. Sur le théâtre prolétarien, Meyerhold, Brecht, Benjamin, Piscator (1989)), de Günther Anders (La Haine (2003), Nous fils d’Eichmann), de Hans Jonas (Le concept de Dieu après Auschwitz (1994), Évolution et liberté (2005)), d’Arthur Schnitzler (Journal (1923-1926) (2012)), Alfred Döblin (L’assassinat d’une renoncule (1990)), Reiner W. Fassbinder (Le bouc. Les larmes amères de Petra Van Kant. Liberté à Brême (1997)), Emmanuel Kant (Sur la différence des sexes et autres essais (2005)), Theodor Adorno (Correspondance (1928-1940) (2006)), Georg Simmel (La tragédie de la culture et autres essais (1993), Philosophie de l’amour (1991)) et Erdmut Wizisla (Walter Benjamin et Bertolt Brecht. Histoire d’une amitié (2015)).

Lettre de Michel Corvin, un collègue du germaniste, à Philippe Ivernel au sujet de la traduction d’un terme allemand (date inconnue). Michel Corvin est l’auteur du dictionnaire encyclopédique sur le théâtre auquel Ivernel a contribué. Archives de l’université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis.

La fascination de Philippe Ivernel pour Walter Benjamin ainsi que sa passion pour la traduction, discipline qui lui tenait vraiment à cœur, l’amène à devenir traducteur de l’œuvre de Benjamin, qui à l’époque était encore inconnue du grand public.

La traduction, vectrice de résistance

Trois figures de la philosophie et de la littérature nous aident à comprendre la personnalité de Philippe Ivernel.

Walter Benjamin (1892-1940)

Couverture, de Je déballe ma bibliothèque aux éditions Payot, collection Rivage poche (réédition de 2015).

Philippe Ivernel a traduit des ouvrages de Walter Benjamin comme Je déballe ma bibliothèque (2000), donnant un aperçu sur un Benjamin collectionneur de livres et sur la typologie de ces derniers ; ou la Correspondance avec T.Adorno (2003) ainsi que les Essais sur Brecht (2003). Il compose des recueils de textes de Benjamin : Enfance (2011) et Œuvres et inédits (2019). Le traducteur était favorable au projet de rassembler les archives de Walter Benjamin cependant le fonds était si important qu’il ne pouvait pas s’en occuper seul.

Walter Benjamin en 1928, Akademie der Künste, Berlin, Allemagne.

Intellectuel juif, philosophe du langage, de l’histoire, et de l’histoire de l’art, Walter Benjamin est un penseur original qui échappe aux classifications. Il s’intéresse aussi bien aux "Passages parisiens," ("Paris Capitale du 19e siècle”) qu’à la photographie. Il traduit Baudelaire qu’il admire et à qui il consacre de nombreux essais. Il entretient une nombreuse correspondance avec Adorno et Brecht, entre autres.

Walter Benjamin naît le 15 juillet 1892 dans une famille juive à Berlin en Allemagne. De 1901 à 1912, il est scolarisé de 1901 à 1912 à l’école berlinoise de la Kaiser-Friedrich-Schule, réputée pour ses méthodes progressistes, cette période l’influencera durablement. Adulte, l’écrivain s’oppose aux mouvements intellectuels d’avant la Première guerre mondiale : il prend ses distances avec l’expressionnisme berlinois, un courant artistique figuratif apparu au début du XXe siècle, mais maintient des relations avec le Berlin littéraire et reste proche de figures de ce mouvement comme Ernst Bloch ou Bertolt Brecht. En 1914, il commence la traduction des Tableau Parisiens de Charles Baudelaire qu’il achève en Suisse où il s’installe en 1917 pour ses études : il s’inscrit à l’Université de Berne et termine ses traductions ainsi que sa thèse.

Il adhère à la Freie Schulgemeinde, un foyer d’enseignement rural, un des projets d’écoles de réforme éducative les plus importants d’Allemagne et à la Jugendbewegung (“mouvement de jeunesse allemand”), un mouvement culturel et éducatif de jeunesse pour lequel il publie des articles publiés dans la principale publication du mouvement Der Anfang (Le Commencement). Cependant, il prend ses distances avec ce mouvement culturel. En 1923, il rencontre Theodor Adorno et abandonne l’apprentissage de l’hébreu au désespoir de son ami, le philosophe Gershom Scholem. Attiré par le marxisme, il séjourne à Moscou de 1926 à 1927 et rencontre Asja Lacis, une femme de théâtre lituanienne qui deviendra la femme de sa vie et qui l’influencera politiquement à gauche.

En 1928, il fréquente l’Institut für Sozialforschung (Institut de recherche sociale) fondé à Franckfort et antichambre de la future "école de Francfort” avec laquelle Benjamin va collaborer, il reste en contact avec cet institut après son émigration. En 1933, Walter Benjamin décide de ne pas rentrer d’un séjour en Espagne en apprenant l’arrestation de son frère et l’exil d’intellectuels comme Bertolt Brecht et Ernst Bloch. Il se fixe d’abord à Paris en 1934, part en 1937 à New York aux États-Unis. Walter Benjamin meurt en 1940 à Portbou en Espagne. L’intellectuel allemand est resté longtemps méconnu bien qu’il ait passé plusieurs années en France et ait été publié en France et en Allemagne.

Philippe Ivernel s’est identifié à Walter Benjamin, une personnalité complexe à de multiples niveaux : Ivernel considère que le progrès se mettrait en place par l’action collective, Walter Benjamin quant à lui, critique un progrès qui émanerait naturellement. Les deux hommes ont aussi été traducteurs : Benjamin du français vers l’allemand, Ivernel de l’allemand vers le français : ils se complètent. De plus, Philippe Ivernel est habité par Walter Benjamin : il entreprend de nombreuses recherches sur le philosophe dont une thèse, a traduit une partie de son œuvre, est intervenu sur Benjamin à plusieurs reprises à la radio sur France Culture en 2011 et lors de rencontres littéraires.

Philippe Ivernel analysera l’œuvre et le parcours de Benjamin dans deux articles : le premier publié dans le journal Le Monde le 31 mai 1969 qui est son premier article sur le philosophe bien qu’au moment où l’article parait il s’intéresse à Benjamin depuis au moins quinze ans, le second rédigé pour l’Encyclopedia Universalis. Pour Ivernel, Benjamin s’oppose au fascisme et pour ce dernier, la politisation de l’art passe par un changement de contenu et par un changement de forme mais aussi par un changement de fonction. La modification de l’art par la politique implique une modification de la politique par l’art. Et le tout ne peut en rien reposer sur une fétichisation des techniques de reproduction, qui ne sauraient promettre le moindre progrès sans l’entrée en scène d’autres acteurs, ou plutôt d’acteurs autres. Walter Benjamin critique le phénomène de mode qui pour lui n’est qu’un éternel recommencement, il déclare radicalement que la seule nouveauté à ses yeux est la mort. Il en fait de même pour le capitalisme : Benjamin nomme « marchandise-fétiche » l’intérêt que porte la société pour le consumérisme et la possession de biens. Il se reconnaît dans le marxisme tout en s’opposant à la dialectique hégélienne.

Extrait de l’entretien avec Florent Perrier (03:41:5:53), 7 novembre 2020.

D’autres auteurs influencent Philippe Ivernel en tant que traducteur.

Bertolt Brecht (1898-1956)

Bertolt Brecht en 1954, Archives fédérales allemandes, Coblence, Allemagne.

Bertolt Brecht, né le 10 février 1898 en Bavière et mort le 14 août 1956 à Berlin (à l’époque en RDA) est un dramaturge et metteur en scène mais aussi poète, écrivain et intellectuel marxiste.

Il publie Tambours dans la nuit en 1919 qui lui vaut le prix littéraire allemand Kleist en 1922 puis Dans la jungle des villes la même année. Bertolt Brecht est influencé par la pensée anarchiste dans son écriture et notamment dans celle de Baal en 1918 - 1919 racontant la vie d’un jeune poète maudit faisant penser à Arthur Rimbaud. Il est aussi influencé par les dramaturges Erwin Piscator et Max Reinardt. Il crée en 1928 L’opéra de quat’sous, une comédie allemande mise en musique qui rencontre un franc succès.

D’obédience marxiste, il est censuré à partir de 1930 par les Nazis qui interdisent toutes les représentations de ses pièces. Ses œuvres sont brûlées lors de l’autodafé du 10 mai 1929. Il quitte l’Allemagne avec sa femme Hélène Weigel après l’arrivée au pouvoir des Nazis. En juin 1933, il s’installe au Danemark . Il est déchu en 1935 de sa nationalité allemande, la même année, il participe au Congrès international des écrivains pour la défense de la culture et codirige la rédaction d’une revue intitulé Das Wort dont le premier numéro paraît en 1936 et dont le but est d’unir l’intelligentsia antifasciste autour de l’Internationale communiste. En 1941, il s’envole pour les États-Unis où il réside jusqu’en 1947, durant cette périodes il écrira et adaptera un certain nombre de ses pièces dont La vie de Galilée (1945), Mère courage et ses enfants (adaptée en 1941) ou encore La résistible ascension d’Arthuro UI (1941) qui attaque directement Adolf Hitler. Après avoir vécu en RDA de 1948 à 1956, il meurt à Berlin le 14 août 1956. 

Philippe Ivernel s’intéresse à l’œuvre de Bertolt Brecht dont il traduira ABC de la guerre (2015). Dans cet ouvrage Brecht présente ce qu’il appelle des photogrammes : des images de guerre mises en relation avec de courts textes souvent sous forme de poèmes. Philippe Ivernel analyse l’œuvre de Brecht dans un article publié dans l’Encyclopedia Universalis dans lequel il qualifie ses œuvres de « modernes » et « réflexives » cela est dû selon lui au souci historique dont fait preuve Brecht.

Philippe Ivernel est fasciné par l’acuité de Walter Benjamin sur Brecht et eut l’idée de travailler sur les relations en Walter Benjamin et Bertolt Brecht, ses deux « maîtres à penser », bien que cela n’était pas prévu lorsqu’il s’intéressait à ce dernier. Il traduit les Essais sur Brecht de Walter Benjamin , traduction qu’il publie en 2003.

Theodor Adorno (1903-1969)

Theodor Adorno en 1964.

Theodor Adorno, né le 11 septembre 1903 à Francfort d’un père juif allemand et d’une mère catholique française, est un compositeur, philosophe et sociologue allemand auteur notamment de Kierkegaard. Construction de l’esthétique (1933), Le caractère fétiche dans la musique et la régression de l’écoute (1938), Correspondance (1928-1940) (avec Walter Benjamin) (1992), co-auteur avec Max Horkheimer de La dialectique de la raison (1944). Theodor Adorno fut l’un des principaux représentants de l’école de Francfort (groupe d’intellectuels allemands réunis autour l’Institut de recherche sociale de Francfort courant fondateur de la philosophie sociale) avec Max Horkheimer (aussi traduit par Philippe Ivernel) et Walter Benjamin. Il introduit la notion d’ « industrie culturelle », critique de la culture de masse. Étant juif par son père, Adorno émigre aux États-Unis au début de la Seconde Guerre mondiale où il continue d’écrire. Comme Philippe Ivernel, Théodore Adorno s’est penché sur l’œuvre de Walter Benjamin et entretiendra une correspondance avec ce dernier. Il a écrit un article publié dans le journal Le Monde où il fait part de son analyse de l’auteur.

Couverture de Correspondance (1928-1940) aux éditions Gallimard, collection Folio essais, 2006.

De Théodore Adorno, Philippe Ivernel a traduit Correspondance 1928-1940, recueil épistolaire de plus de deux-cent lettres entre Théodore Adorno et Walter Benjamin comprenant des échanges théoriques et des questions matérielles sur fond de montée du nazisme et d’exil.

 

Comme nous avons pu le voir, Philippe Ivernel a énormément contribué à la traduction d’auteurs germanophones en faisant découvrir les écrits de Walter Benjamin à un large public francophone. Ivernel était non seulement un traducteur émérite mais aussi un des spécialistes du théâtre allemand et du théâtre politique. So engagement se retrouve dans ses traductions Walter Benjamin, un philosophe dans la vie de Philippe Ivernel qui était doté d’un « esprit de résistance » qui fera de lui militant en lutte contre toute forme d’oppression.

À côté d’une intense activité scientifique et intellectuelle, Philippe Ivernel consacre une partie importante de sa vie personnelle à la militance politique, aux voyages et à l’épanouissement culturel par le théâtre et le cinéma : trois domaines qui s’entremêlent et s’influencent réciproquement, d’ailleurs, tout au long de son existence.
Dans la vie d’un individu, il n’est jamais aisé de tracer des frontières nettes entre sphère privée et sphère publique, action politique et action culturelle, entre engagement public et engagement privé. A fortiori pour une figure comme Philippe Ivernel, dont l’engagement, pluriel et ubiquitaire, s’exprime sous plusieurs formes et dans les contextes les plus disparates. Ses archives, privées par définition, aident pourtant à tracer le périmètre de sa trajectoire individuelle, en ouvrant une fenêtre sur sa militance sociale, sur ses réseaux sociaux, jusqu’à la sphère, plus subtile mais aussi plus profonde, du quotidien.
Conservant un corpus de documents hétérogène, mais très riche, le fonds d’archive de Philippe Ivernel offre un point d’observation incontournable pour encadrer et comprendre mieux la militance de son producteur, dans toutes ses facettes.

Militance publique et privée

Acteur engagé de son temps, Philippe Ivernel milite longtemps en faveur du PSU (Parti Socialiste Unifié), fondé en avril 1960 et dissous en novembre 1989 : c’est un parti politiquement à gauche des socialistes qui se rapproche du CERES (Centre d’études, de recherches et d’éducation socialiste) et qui se veut au carrefour entre réforme et révolution, dans une perspective démocratique et attentive à la société. Le témoignage de sa femme Maryvonne, journaliste, est significatif de cet engagement :

Extrait de l’entretien avec Maryvonne Ivernel (55:20-56:51), 26 novembre 2020.

Retranscription doc 1 :
«  Il était de gauche, Philippe, il était de gauche. Tout son travail concernant les livres faisait partie de sa conception de la société, pour plus d’égalité. Il a été contre la guerre d’Algérie, il était pour l’indépendance des colonies, pour l’amélioration du monde ouvrier… Toutes les caractéristiques de la gauche, il en était, c’est sûr ».

Philippe Ivernel est candidat à l’Assemblée Nationale pour le PSU en 1969, en recevant 7 000 préférences dans le XII arrondissement de Paris : mais sa militance est plus liée aux idéaux qu’à un projet de carrière.
Les sources orales dessinent une action politique de grande cohérence. Maryvonne Ivernel nous disant que «  pendant toute sa vie, il a été fidèle à sa vision du monde ». Il était également « d’une honnêteté intellectuelle sans failles », désintéressé, «  il n’avait pas d’ambition personnelle, il avait une ambition culturelle » et courageuse.
Pendant la guerre d’Algérie, Philippe Ivernel publie dans la revue Esprit des appels antimilitaristes et défendant l’objection de conscience des soldats « insoumis », dont son ami Jean le Maure : une prise position nette, ce qui porte à la saisie de la revue par les autorités publiques et à l’inculpation de son auteur.

En parallèle, les affiches conservées dans les archives restituent l’image d’une passion politique de longue durée. Celle de la commémoration de 2010, en occasion du cinquantenaire de la naissance du PSU, est particulièrement significative comme témoignage du lien émotif de Philippe Ivernel avec l’ancien parti, à partir de son titre, «  le réalisme c’est toujours l’utopie  ». Les affiches célébrant l’héritage intellectuel et idéologique PSU semblent retracer les batailles politiques d’Ivernel, de l’engagement anticolonialiste à la lutte pour une école libre et émancipatrice, en passant par la contestation du nucléaire.

Affiche sur la commémoration des 50 ans du PSU, avril 2010. Fonds Philippe Ivernel, Université Paris 8.
Affiche sur la commémoration des 50 ans du PSU, avril 2010. Fonds Philippe Ivernel, Université Paris 8.
Affiche sur la commémoration des 50 ans du PSU, avril 2010. Fonds Philippe Ivernel, Université Paris 8.
Extraits de l’affiche du Comité pour le Désarmement Nucléaire en Europe, date inconnue. Fonds Philippe Ivernel, Université Paris 8.
Extraits de l’affiche du Comité pour le Désarmement Nucléaire en Europe, date inconnue. Fonds Philippe Ivernel, Université Paris 8.

Une biographie transnationale

Les archives de Philippe Ivernel illustrent également des détails de son quotidien, au fil de ses expériences, ses rencontres et ses déplacements fréquents. Documents personnels, agendas, carnets de voyage, correspondances diverses, notes, s’inscrivent dans cette production, mineure plus par son volume que par son intérêt.
Le réseau professionnel et personnel porte Philippe Ivernel à dialoguer avec des nombreux acteurs, éloignés parfois géographiquement, jamais intellectuellement. Dans son témoignage, Maryvonne Ivernel a souligné cette capacité de nouer des liens d’amitié profonds et durables :

Extrait de l’entretien avec Maryvonne Ivernel (15:52-17:27), 26 novembre 2020.

Retranscription doc 4 :
«  On avait des contacts un peu dans le monde entier, à travers le travail de Philippe, pas à travers mon métier à moi. Nous avions ces contacts grâce à Philippe, qui non seulement avait des relations pour ses recherches, mais il entretenait très bien ces relations, qui devenaient ensuite des amis. C’est comme ça que nous avons gardé beaucoup de relations, en Afrique mais aussi dans toute l’Europe. [Philippe] faisait partie notamment d’un groupe de chercheurs - une vingtaine, peut-être - qui se réunissaient tous les deux ans. Moi j’ai participé à beaucoup de ces réunions : ça se passait en Autriche, ou en Turquie, et dans ce groupe il y avait des Autrichiens, des Turcs… C’étaient à la fois des chercheurs qui travaillaient avec Philippe et des personnes qui ensuite sont devenues nos amis. Et c’est comme ça que j’ai des amis pratiquement dans le monde entier !  »

La correspondance avec le Sénégal aux années 1970-1980 est révélatrice de l’ampleur de ces contacts, développés dans le domaine des études germano-africaines et, plus précisément, au sein de la Revue annuelle de germanistique africaine. Entre l’université de Paris 8 et l’université de Dakar, Ivernel se fait porteur d’un projet de coopération à la fois culturelle et politique visant à établir un manifeste du socialisme africain. Comptes rendus de séminaires, revues, correspondance universitaire et privée témoignent de cet engagement interculturel et transnational.

Lettre de l’université de Dakar et d’un correspondant de l’ancienne République du Haut Volta (après 1984 Burkina Faso) destinées à Philippe et Maryvonne Ivernel, années 1980. Fonds Philippe Ivernel, Université Paris 8, PIE1T1RAT403.

L’Afrique garde une importance centrale dans la trajectoire humaine de Philippe Ivernel. C’est d’ailleurs lors d’un de ces premiers voyages au Sénégal que le jeune chercheur rencontre sa femme, qui a gardé de cette première rencontre un souvenir très vif :

Extrait de l’entretien avec Maryvonne Ivernel (04:48-6:29), 26 novembre 2020.

Retranscription doc 6 :
«  Nous nous sommes rencontrés en Afrique. C’était le premier festival de la jeunesse africaine : c’était un moment absolument extraordinaire, sans doute un des plus beaux souvenirs de ma vie. Je faisais partie du petit groupe de Français qui avaient été invités à ce festival, et nous avons été reçus par les Sénégalais, qui étaient dans une époque très heureuse parce qu’ils s’apprêtaient à fêter leur indépendance, cinq ans plus tard. Donc ils étaient très chaleureux. [...] Nous avons rencontré les ce petit groupe de Sénégalais à Dakar et nous sommes partis par le train à Bamako, où avait lieu effectivement cette fête, qui était unique. Voici comment s’est déroulée cette rencontre avec Philippe et avec l’Afrique  ».

Connaître c’est voyager

Qu’on l’observe du point de vue professionnel ou de la vie privée, le voyage occupe une place importante dans la vie de Philippe Ivernel :

Extrait de l’entretien avec Maryvonne Ivernel (19:54-20:31), 26 novembre 2020.

L’esprit du chercheur semble accompagner Philippe Ivernel avant, pendant et après le déplacement : le voyage est d’habitude précédé par un travail de recherche sur le pays visité, et la découverte du nouveau milieu est souvent l’occasion de mettre à l’épreuve les connaissances acquises par l’observation empirique. Les liens tissés avec des personnes rencontrées, d’horizons culturels très divers, sont gardés au-delà du voyage.
Des carnets de Philippe Ivernel émerge une profondeur d’analyse singulière, qui accompagne l’ancien professeur même dans son temps libre, et bien après sa retraite de l’université : les traces des déplacements couvrent surtout la dernière partie de sa vie, entre les années 1990 et 2000. Les journaux intimes et les notes manuscrites témoignent du dynamisme de Philippe Ivernel, qui voyage entre les Caraïbes (Haïti), l’Amérique du Sud (Colombie), l’Europe Orientale (République Tchèque) et l’Asie du sud-ouest (Malaisie).
L’attention aux détails quotidiens dévoile parfois la sensibilité de l’auteur, qui s’intéresse à restituer à sa dimension historique tout ce qu’il observe. En occasion d’un voyage en Tchéquie, Philippe Ivernel écrit dans son carnet :

Carnet de voyage en Tchéquie, date inconnue, PIE1T2RBT104.

Retranscription doc 8 : «  À la campagne, le communisme semble encore plus lointain. Surtout dans les superbes villages baroques de la Bohème du Sud. Certaines fermes ont la consistance délicate du stuc : jaunes et blanches comme de délicates pâtisseries aux œufs. Beaucoup sont luxueuses, elles imitent les palais avec leurs deux corps de bâtiment parallèles, le portail noble, les vantaux de bois décorés en brun sombre et rouge vif. […] Les fermes ne se tiennent pas, elles sont séparées les unes des autres, gardent jalousement leurs distances et le village prend ainsi un aspect aéré, particulièrement élégant, hostile à toute collectivisation forcée  ».

 

Au prisme de ses activités éclectiques, Philippe Ivernel révèle une ardeur politique, culturelle et humaine constante et intense, dont les traces — dans les possibilités et les limites de cette première enquête — dessinent un voyage passionné et passionnant.

Sur le théâtre d’intervention

  • Le théâtre d’intervention aujourd’hui. Centre d’études théatrales, Université catholique de Louvain, Études théâtrales, n°17, 2000.
  • Florent Perrier dans Hommage à Philippe Ivernel. En attendant Nadeau n°14, 2016.

Sur Rwanda 94

Sur les ateliers du TEP

Sur les traductions de Philippe Ivernel

  • Philippe, Ivernel, De la métaphysique du langage à la politique marxiste, Le Monde, 31 mai 1969.

  • Theodor Adorno, À l’écart de tous les courants, Le Monde, 31 mai 1969.

  • Philippe Ivernel, « Walter Benjamin » et « Bertold Brecht », Encyclopédia Universalis.fr.

  • Florent Perrier, Hommage à Philippe Ivernel, en-attandant-nadeau.fr.

  • Walter Benjamin Archives, Mahj.org, site internet du musée d’art et d’histoire du judaïsme.

  • Rencontre avec Philippe Ivernel, https://livre.ciclic.fr/actualites/rencontre-avec-philippe-ivernel

  • Le journal Ex la Cité Internationale Universitaire de Paris - Phillppe Ivernel in memoriam, overblog.com.
  • Carnets Walter Benjamin, hypothèses.org.

Les archives de Philippe Ivernel sont conservées par le service des archives de l’université Paris 8 qui a notamment pour vocation de conserver et de valoriser les archives de ses enseignants-chercheurs.

Abonnez-vous à la newsletter de l'université Paris 8