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    Anne-Cécile Robert, pour un journalisme réfléchi

    C’est une ancienne ferme, tapissée de briques rouges, qui abrite sous ses hauts plafonds la rédaction du mensuel Le Monde Diplomatique. Anne-Cécile Robert, professeur associé à l’Institut d’Études Européennes de Paris 8, y est journaliste et directrice des relations et des éditions internationales. Depuis son bureau et une vue imprenable sur la cour – lieu très prisé en été pour les barbecues – elle nous présente son attachement à un journalisme lent et éclairé, et nous détricote quelques questions européennes, dont elle est une spécialiste, étant docteur en droit européen.

     

    Pouvez-vous nous présenter votre parcours avant de rejoindre l’IEE ?

    Lorsque je réalisais ma thèse consacrée au droit européen au Centre européen universitaire de Nancy, j’avais pour objectif de devenir professeur dans cette discipline. J’étais depuis longtemps une fidèle lectrice du Monde diplomatique et, faisant partie de l’association le Cercle Condorcet – ayant pour but de faire vivre le débat civique –, j’ai pu faire connaissance avec certains de ses journalistes. C’est par ce biais que Bernard Cassen, journaliste et ancien directeur de l’Institut d’Études Européennes, m’a proposé un poste, après m’avoir déjà sollicitée pour être chargée de cours à Paris 8. Je ne pouvais refuser de travailler dans ce journal que j’estime exceptionnel. On m’a rassuré : je pouvais être journaliste et enseignante. Bernard Cassen et Ignacio Ramonet avaient eux-mêmes cette double casquette. J’ai donc terminé ma thèse et je suis entrée au Monde Diplomatique en décembre 1997. Serge Halimi, l’actuel directeur du journal, a également été enseignant à l’IEE.

    Comment avez-vous appréhendé le métier de journaliste ?

    Ayant réalisé des études de droit européen, j’étais très à l’aise avec les sujets internationaux. Je n’étais donc pas du tout dépaysée intellectuellement. En revanche, je maîtrisais mal les techniques journalistiques. L’écriture universitaire est très éloignée de l’écriture journalistique. Il fallait que ma plume soit plus efficace, que j’écrive des phrases courtes dans un langage imagé tandis que j’avais pour habitude de jongler avec une langue technique et souvent jargonneuse. Heureusement, le droit et le Monde Diplomatique requièrent tous deux du sérieux, de la rigueur et de la précision, autant de qualités avec lesquelles j’étais familiarisée… Je n’aurais pas pu travailler dans un autre journal que celui-là… Les articles sont longs, documentés, et permettent de développer une pensée. À cette époque, j’ai même réalisé un stage au CFPJ, le centre de formation des journalistes, pour acquérir les bonnes techniques d’écriture. Le Monde diplomatique est très attaché à la qualité du français utilisé dans ses colonnes. Deux correcteurs travaillent au sein de notre rédaction. Cela n’est pas anodin car, faute de moyens, le métier de correcteur de presse est, malheureusement, en train de disparaître progressivement. C’est pourtant un maillon essentiel, qui apporte non seulement des précisions techniques aux articles et qui garantit le respect de la langue française grâce à une grande culture générale. Si, via les éditions numériques, la santé des journaux s’améliore quelque peu actuellement, la qualité de la langue se dégrade. Les errata sont de plus en plus récurrents. Nous avons un attachement viscéral à la correction de la langue, et c’est d’ailleurs une condition indispensable pour exprimer des idées. Chaque article est relu plusieurs fois.

    En ce qui concerne les noms de pays, dont certains comme la Macédoine font polémique, nous nous référons à ce qu’édicte l’ONU. Nous sommes en outre généralement des défenseurs de cette organisation.

    Que reste-il de l’esprit d’un des directeurs du Monde Diplomatique, Ignacio Ramonet, et de son célèbre éditorial « La pensée unique », qui vilipendait les mêmes maux que nous connaissons aujourd’hui ? Comment définiriez-vous la ligne éditoriale du journal ? On le présente comme un journal qui prend le temps de la réflexion, qui propose de nombreux reportages – chose de plus en plus rare car coûteux –, et est peut-être le dernier journal de gauche.

    Ce serait une présentation assez juste, mais je ne pense pas que nous nous définissons comme un journal de gauche. Nous sommes avant tout un journal de contre-information. Nous proposons au lecteur une information qui ne se trouve pas ailleurs. Cela revient parfois à être de gauche, c’est vrai. Mais pas seulement car l’esprit critique n’est l’apanage de personne. Pour prendre un exemple ancien, nous avons critiqué la guerre du Kosovo en 1999 car nous avions repéré que les raisons avancées pour la justifier étaient fausses. On prêtait à Slobodan Milosevic – par ailleurs un homme absolument abominable – la volonté de mettre en place le plan Fer à cheval, un plan qui n’a jamais existé. Ce plan avait été inventé par les services de propagande occidentaux pour justifier l’intervention militaire au Kosovo. Nous avons donc dénoncé ces agissements. Cette décision n’était à l’époque ni de droite ni de gauche, puisque Lionel Jospin et Jacques Chirac soutenaient l’intervention de l’OTAN au Kosovo. Je vous concède que lorsque nous critiquons la dictature du marché, nous défendons une thèse de gauche. Néanmoins, notre positionnement intellectuel va au-delà de ces clivages. Nous nous attachons également à critiquer les rapports de domination, quelle que soit leur forme : domination des hommes sur les femmes, domination coloniale, domination du Nord sur le Sud, etc. Nous avons longtemps été perçus, pendant la présidence de Claude Jullien – ancien du service étranger du Monde –, comme un journal tiers-mondiste. Il faut savoir que lorsqu’il a été créé, il était le journal des cercles diplomatiques et des grandes organisations internationales. C’était donc à l’origine un journal un peu guindé, qui contenait des publicités pour de grandes marques de luxe… Nous conservons de cette période de nombreux lecteurs chez les ambassadeurs. Lors de son arrivée, Claude Jullien a orienté le journal sur le grand mouvement postérieur à la décolonisation, et a pris position, notamment en faveur des pays africains qui veulent se défaire de l’hégémonie française – ce qu’on a appelé la Françafrique. Prenant fait et cause pour ces États, nous avons été qualifiés de tiers-mondistes. Nous critiquions également l’impérialisme américain à partir des années 1970 et 1980. Tous les journalistes devraient faire comme nous : se tenir loin du pouvoir, ne pas participer aux dîners mondains, ne pas aller dans les émissions de variété à la télévision au lieu de faire leur métier (enquêter, écrire des articles)…

     

    Anne-Cécile Robert, pour un journalisme réfléchi

     

    Avec le site Acrimed, vous êtes les seuls à proposer aujourd’hui une fenêtre de critique des médias. Pourquoi ?

    Nos articles de critique des médias sont souvent parmi les plus populaires chez nos lecteurs. Nous aimerions que la profession ait un regard plus critique vis-à-vis de son travail. Tout en sachant que le critère économique compte : une partie de nos confrères aimerait bénéficier de la même liberté que la nôtre. Mais ils ne peuvent pas, à cause de l’ingérence de leurs actionnaires. Par ailleurs, nous ne travaillons pas du tout sur l’immédiateté. Nous assumons être un journal du temps long, et nous pensons que cela n’a jamais été aussi nécessaire qu’aujourd’hui. Notre slogan est d’ailleurs « Avec Le Monde diplomatique, on s’arrête, on réfléchit ».

    Comme l’indépendance du Monde Diplomatique se matérialise-t-elle ?

    Environ 95 % de notre chiffre d’affaires provient des ventes du journal. Nous ne dépendons donc pas des annonceurs, au contraire de la plupart des titres de presse. Pour eux, cela a des conséquences directes sur les choix éditoriaux : impossible de prendre le risque de froisser un annonceur. Par exemple, lors de la grande grise économique de 2008, tous les budgets publicitaires dans la presse se sont effondrés. Nous en sommes prémunis précisément car nous ne profitons pas de cette manne financière. Notre modèle économique repose donc essentiellement sur notre cœur de métier : vendre un journal. Nous proposons certes des hors-séries ou des éditions internationales mais nous ne nous sommes pas perdus dans les produits dérivés. Ensuite, nos statuts nous protègent. Nous sommes une filiale du groupe Le Monde, actionnaire principal avec 51 % de parts. Le reste du capital est divisé entre les membres du personnel à hauteur de 24 % et 25 % entre les lecteurs regroupés dans l’association Les amis du Monde Diplomatique. Avec 49 %, nous disposons de davantage que la minorité de blocage, fixée à 33 %. Aucune décision ne peut donc nous être imposée par l’actionnaire majoritaire. Les personnels du Monde Diplomatique élisent leur propre directeur, pour un mandat de six ans. Chaque individu, qu’il soit graphiste ou journaliste ou secrétaire, a une voix de même valeur. C’est un choix politique. L’actionnaire doit valider le choix du directeur, mais il ne peut proposer un(e) candidat(e). Enfin, nous sommes tout d’abord propriétaires de nos locaux. De plus, nous n’avons plus aucune dette à rembourser. Grâce à une gestion rigoureuse, nous avons d’ores et déjà remboursé nos locaux, acquis en 2001. Les principales sources de dépenses concernent les moyens humains. Nous finançons des reportages au long cours, et nos journalistes travaillent parfois des mois sur un seul et même sujet. C’est devenu rare dans la presse car cela coûte très cher.

    Quelles relations entretenez-vous avec les actionnaires du Monde, Xavier Niel, Mathieu Pigasse et Pierre Bergé ?

    Nous ne les avons jamais rencontrés. Dans le cadre des conseils de surveillance, conformément aux statuts réglementant les sociétés anonymes, nous rencontrons Louis Dreyfus, le directeur du Monde. Les actionnaires ne nous ont jamais adressé de demandes particulières ou fait de remarques.

    Combien êtes-vous ?

    Nous sommes une toute petite équipe de 26 personnes, et nous travaillons avec des centaines de collaborateurs extérieurs. Pour ma part, j’ai été rédactrice-en-chef adjointe pendant quelques années et, désormais, en sus de mon activité de journaliste, je m’occupe des relations internationales. Pour ma première casquette, je suis chargé des sujets européens et de l’Afrique. Pour la deuxième, je traite des éditions internationales – une trentaine en vingt-et-une langues en ce moment – et des partenariats. Je travaille en ce moment à un partenariat avec les Nations unies, organisation qui mérite d’être mieux connue et défendue. Par le passé, nous avons par exemple collaboré avec l’ambassade de France à Washington. Les journalistes de notre rédaction étant des spécialistes, ils ont une légitimité pour traiter de certains sujets.

    Il y a assez peu de cloisonnement entre les différents auteurs du Monde Diplomatique.

    Il est vrai que nous pouvons faire travailler aussi bien des universitaires que des journalistes, des militants et des personnalités. Dominique de Villepin a récemment écrit un article sur la politique étrangère française, dans lequel il critique son évolution néo-conservatrice. De grandes signatures, peut-être une réminiscence de notre période « journal des cercles diplomatiques et des conférences internationales », écrivent dans nos colonnes : Ban Ki-moon, Kofi Annan, des écrivains, prochainement un article du directeur du Programme alimentaire mondial. Aujourd’hui, nous avons environ cent mille abonnés, et nous effectuons quelques cinquante mille ventes au numéro. Nous sommes également le journal français le plus lu dans le monde.

     

    Anne-Cécile Robert, pour un journalisme réfléchi

     

    Avec la banalisation de l’état d’urgence, qui donne les pleins pouvoirs à l’État dans beaucoup de domaines, sommes-nous toujours en démocratie ? Des chercheurs ont récemment alerté l’opinion publique au sujet de la multiplication des intimidations et des violences policières – et beaucoup de manifestants se plaignent d’un durcissement depuis les mobilisations contre la loi Travail.

    Depuis l’instauration de l’état d’urgence, nous avons publié trois articles dénonçant les atteintes aux libertés qui étaient faites. Tout d’abord, nous sommes attachés aux libertés publiques. Les pouvoirs publics ont été prudents et ne s’en sont pas pris aux journaux. Heureusement car, historiquement et dans d’autres pays, le pouvoir politique ne s’est pas privé de passer outre la liberté de la presse. Les restrictions des recours judiciaires, et l’extension des pouvoirs de police font planer une menace.

    La nouvelle présidence paraît radicalement différente du point de vue communicationnel. L’ancienne était bavarde, la nouvelle semble verrouillée à double tour. Lors de son premier voyage à l’étranger, au Sahel, le président français Emmanuel Macron a été accusé de choisir ses journalistes.

    Nous sommes, au Monde Diplomatique, très peu touchés par ce changement. Nous ne participons pas aux voyages de presse car nous avons toujours considéré que cela ne constituait pas une véritable source d’information. Nous pensons que nos confrères devraient diversifier leurs sources ! Il s’avère problématique qu’au lieu d’aller s’informer sur le terrain, nos confrères s’abreuvent parfois de conférences de presse, de sondages et de dîners en ville. Il est en tout cas certain que le nouveau président contrôle sa communication au millimètre. Ses mots et sa gestuelle sont pesés. Si certains se sont étonnés que le président veuille choisir les journalistes qui suivent ses voyages, souvenons-nous que François Mitterrand s’était fait interviewer par les épouses de ses ministres, Christine Okhrent et Anne Sinclair. Entre la politique et le journalisme, les mœurs sont dégradées depuis longtemps. On remarque beaucoup moins d’endogamie aux États-Unis. Lorsque je me rends à l’Assemblée nationale, je suis frappée par le comportement de certains collègues avec les hommes politiques. Ils se tutoient et s’appellent par leur prénom. Je crois que je serais licenciée si j’agissais ainsi ! Par exemple, l’affaire Cahuzac a mis un certain temps avant d’éclore, notamment parce que l’entourage de l’ancien Ministre du Budget répétait aux journalistes qu’il ne s’agissait que d’une chimère inventée par Mediapart. Cet entourage de Jérôme Cahuzac a donc dans un premier temps été considéré comme plus fiable par les journalistes…

    Est-ce que vous pensez qu’il est aujourd’hui possible de produire un journal quotidien de qualité – en dépit des chausse-trappes liés à l’immédiateté ?

    J’ai tendance à penser que le public cherche une information de qualité. Il y a néanmoins un danger qui consiste à se croire informé en consultant Internet. Le Monde Diplomatique se vend bien et cela va à l’encontre de ce qui devrait se produire : les articles sont très longs, les sujets parfois austères, etc. Cela prouve bien qu’il y a une demande d’information fouillée et exigeante. Ce concept devrait être adaptable à la presse quotidienne. Il existe d’ailleurs beaucoup de journaux militants à faible tirage. Le problème est de trouver le bon modèle économique. Malgré tout, la presse numérique connaît actuellement une évolution intéressante. Les grands journaux se positionnent sur un modèle payant qui semble fonctionner.

    Comment le peuple pourrait-il infléchir les politiques économiques libérales ?

    L’Europe est un cas particulier. Elle a été très tôt encadrée par des traités : le traité de Rome, le traité de Maastricht, le traité de Lisbonne… Elle s’est donc enfermée dans des politiques économiques très spécifiques, surtout à partir des années 1990, période à laquelle Ignacio Ramonet écrivait l’éditorial « La pensée unique ». Ces politiques en vogue il y a une vingtaine d’années commencent à être remises en cause en dehors de l’Europe, par exemple aux Etats-Unis ou dans certains pays émergents. Notre vision des choses est donc biaisée par ce qui se passe en Europe. Tout bouge partout. Certains rapports du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale remettent en cause les dogmes néo-libéraux. Le FMI se montre, par exemple, très critiques vis-à-vis des choix de l’UE en Grèce. À cause de sa rigidité, l’UE est accusée de plomber la croissance mondiale.

    Par ailleurs, la question est de savoir si le changement en Europe interviendra de manière démocratique ou autoritaire. Quasiment partout, on constate la montée de mouvements autoritaires, voire d’extrême-droite, notamment en Europe centrale et orientale. En France, la victoire d’Emmanuel Macron a masqué la progression très importante des scores du Front National. Le changement emprunte actuellement un chemin réactionnaire, conservateur et parfois démagogique. Emmanuel Macron a été élu avec un score très bas au premier tour, et avec un fort taux d’abstention au second tour. Il convient donc aujourd’hui de trouver une voie de sortie démocratique progressiste. Je pense – et cela n’est pas forcément la position du Monde Diplomatique – que cela passe par une refondation de la démocratie française, et l’élection d’une assemblée constituante. Il n’existe à mon avis aucune solution à l’intérieur des institutions actuelles, car celles de la cinquième république sont trop conservatrices, et ont une tendance naturelle à l’autoritarisme. Je milite dans une association que j’ai créée pour l’élection d’une assemblée constituante. Ce afin que les Français puissent décider d’une nouvelle Constitution, plus démocratique et aussi, plus largement, pour rediscuter du contrat social et des engagements européens, que ce soit pour les confirmer ou pour les infirmer. Les Français choisiraient, je pense, une refonte des institutions européennes plutôt qu’une sortie à la britannique. Un article d’André Bellon, intitulé « Bonapartisme ou constituante », résumait bien ce dilemme. La tendance d’Emmanuel Macron serait plutôt d’aller vers le bonapartisme.

    Il semble que le nouveau président français veuille reformer un axe franco-allemand solide.

    Le président souhaite effectivement sortir du marasme dans lequel nous sommes par un saut fédéral. C’est-à-dire un renforcement des institutions fédérales au détriment des pouvoirs nationaux, et le « transfert » vers Bruxelles de certains pouvoirs de décision, notamment économiques et politiques. Emmanuel Macron avait même évoqué la possibilité d’un budget européen de la zone euro : le parlement français serait contrôlé à l’échelle européenne, ce qui pose un problème démocratique car cela se ferait sans l’aval des citoyens. Il n’est pas certain qu’il y parvienne car l’Allemagne ne paiera pas pour la France. Les Allemands ont d’ailleurs coutume de dire que les Français voyagent en première classe avec un billet de seconde. D’autre part, difficile d’imaginer la matérialisation démocratique de ce saut fédéral.

    Comment décryptez-vous l’invitation de Donald Trump par le président français le 14 juillet ?

    Il semblerait qu’Emmanuel Macron, qui a critiqué le retrait des États-Unis de l’accord Climat, ait lancé cette invitation pour manifester la souveraineté de la France. C’est-à-dire pour signifier que la France joue dans la cour des plus grandes nations, et qu’elle se situe au niveau de la première puissance économique mondiale. Cela ne veut pas dire que Macron partage les mêmes positions que Trump. La stratégie était la même lorsque Vladimir Poutine a été reçu en grandes pompes à Versailles. Certains ambassadeurs, qui ont récemment publié une tribune dans Le monde à ce sujet, estiment que Macron souhaite placer la France dans un rôle d’« honnête courtier » : c’est elle qui réunit les différents interlocuteurs autour de la table de négociations. Il s’agit d’un héritage du Général de Gaulle, la France n’est ni américaine ni soviétique, et entend parler aussi bien aux grandes qu’aux petites nations et, surtout, s’exprime au nom des plus faibles – aussi pour leur ôter leurs richesses. C’est une des explications. Macron a d’ailleurs vertement critiqué la diplomatie de François Hollande car il le considère responsable du recul de la position de la France. Macron choisit donc des gestes spectaculaires pour remettre le pays sur les écrans radar internationaux.

    Comment expliquez-vous que l’Europe reste une si vague idée pour une bonne partie des citoyens français ? À moins de s’y intéresser pleinement et précisément, difficile de connaître son périmètre d’action, ses prérogatives, etc.

    Je pense que cette situation s’améliore progressivement. Il est vrai que, toutes catégories sociales confondues, les institutions européennes sont globalement méconnues. Historiquement, l’Europe s’est construite en quelque sorte en catimini de sa population. Ce n’est que lorsque l’Europe a commencé à élargir ses champs de compétences qu’on a compris qu’il fallait s’y intéresser. Il faut du temps pour combler le vide créé par le manque d’informations. Mais il ne faudrait pas croire que les citoyens critiquent l’Europe par méconnaissance. Lorsqu’on critique l’UE pour ses politiques économiques, cela me semble juste. Il s’agit selon moi d’un problème d’espace politique. Tous les cinq ans, à l’occasion des élections européennes, on discute de quasiment tout, sauf de l’Europe. Souvent, au Parlement européen, les députés sont encore préoccupés par leurs problèmes nationaux. Il manque donc un espace public de discussion qui permettrait d’éviter les caricatures et d’impliquer les citoyens. La population n’entend parler de l’Europe qu’à cause de mauvaises nouvelles. Forcément, la réaction naturelle est le rejet.

    Comment lisez-vous la récente sortie de l’UE par le Royaume-Uni ?

    Les Britanniques ont décidé de sortir de l’UE par un vote démocratique. Theresa May a respecté le vote du peuple et mène le Brexit. Il est important de le remarquer car en France le respect des résultats des référendums se perd. Quoi qu’on pense de leur décision, les Britanniques sont plus démocrates que nous. Par exemple, au Royaume-Uni, lorsqu’un parti politique perd une élection, son responsable démissionne. Des interprétations très contradictoires du Brexit sont possibles. On peut estimer de manière audacieuse que le Brexit est en phase avec une certaine évolution des relations internationales. L’Europe continentale reste attachée au modèle post-national, voire supra-national, en vogue dans les années 1990, et complètement obsolète. La période actuelle se caractérise plutôt par un retour des Etats et des souverainetés nationales. Cela s’illustre par les positions de la Chine, de la Russie, de l’Afrique du Sud, du Brésil… et aussi par la trajectoire nationale incarnée par Donald Trump aux États-Unis. Tout est très instable, et dangereux, car les Etats paraissent avoir la tentation de se tester. Il se pourrait qu’un nouveau conflit éclate : l’Histoire montre que lorsque les puissances renaissent elles souhaitent justement faire étalage de leur force. En outre, le départ du Royaume-Uni est un symbole politique fort. On découvre que l’UE n’est peut-être pas éternelle, tandis que, depuis la déclaration de Robert Schuman de 1950, nous pensions construire une communauté européenne qui mènerait à la création d’une fédération européenne. Les équilibres à l’intérieur de l’UE vont être bousculés. L’arrivée du Royaume-Uni en 1973 rééquilibrait la domination du couple franco-allemand. À l’époque, l’Allemagne n’existait pas politiquement mais constituait le moteur économique, et la France possédait la puissance politique. L’Allemagne, au sortir de la guerre, s’était abritée dans ce couple pour redevenir une puissance normale. La France quant à elle avait pu parvenir à revenir dans le concert des nations grâce à la force économique de son voisin. Aujourd’hui, ce couple est beaucoup plus déséquilibré. L’Allemagne caracole en tête : sa santé économique est meilleure, et elle a réussi à reconquérir son autonomie politique sur la scène internationale. La France est quant à elle faible économiquement, et s’est affaiblie politiquement, notamment durant les présidences de Nicolas Sarkozy et de François Hollande. Depuis une vingtaine d’années, l’Europe qui se dessine est allemande. Les traités européens d’un point de vue économique sont calqués sur les caractères de l’économie allemande, qu’on appelle l’ordo-libéralisme. D’un point de vue géopolitique, l’élargissement de l’UE à l’Est place l’Allemagne au cœur de l’Europe. Ses liens avec les institutions centrales et orientales sont très forts. Cela leur permet d’être très soutenus dans les institutions européennes. La coalition d’Etats latins évoquée par François Hollande au début de son mandat n’a jamais été mise en place. Le Brexit oblige l’Europe à interroger son projet politique, son équilibre interne, ainsi que le contrat social qui liera tous ses Etats membres. En 1951, à six états, il y avait un véritable équilibre. Donc, à bientôt vingt-sept états, cela n’est plus la même chose. Certains réclament ainsi une Europe à plusieurs vitesses. 

    Lorsqu’on pense aux États-Unis, on pense à Trump, pareil pour Erdogan et la Turquie, Bachar El-Assad en Syrie… Les pays de nos jours ne sont-ils pas otages de leurs dirigeants, et victimes d’une forme d’individualisation, par une personnalisation à outrance, du pouvoir ?

    C’est possible mais cela n’est pas automatique. Pour vous donner un exemple volontairement polémique : du point de vue géopolitique, Vladimir Poutine sait, selon moi, faire preuve de tempérance – bien qu’il soit un dictateur pour son peuple. Son sang-froid a empêché une guerre en Ukraine suite aux provocations de l’Europe, qui essayait d’intégrer ce pays dans un accord de partenariat commercial auquel était liée une possible assimilation à l’Alliance atlantique. Cela revenait à provoquer la Russie sous ses fenêtres. Hubert Védrine soutient cette position et, jusqu’à preuve du contraire, il n’est pas un gauchiste échevelé.

    Vladimir Poutine a tout de même organisé l’annexion de la Crimée grâce à des unités d’élites, comme le démontre le rapport Nemtsov. Le même Boris Nemtsov, auteur du rapport, a d’ailleurs été assassiné alors que sa parution était imminente. C’était là aussi une provocation au moins aussi importante que celle des Européens.

    Ce rapport est à prendre avec des pincettes. Et chronologiquement, cela est faux. Tout commence avec la tendance des Européens à s’étendre de plus en plus vers l’Est, contrairement aux accords qui avaient été passés avec Mikhaïl Gorbatchev. Des commissaires européens sont mêmes allés jusqu’à Maïdan pour soutenir le mouvement. Cela ne pouvait être pris que comme une provocation par Poutine. Malgré la tentation européenne de repousser la Russie vers l’Asie – position fondamentalement américaine – il convient d’admettre qu’il s’agit d’une puissance européenne. Il faudrait faire preuve d’intelligence pour trouver un accord avec ce pays sans renier nos valeurs.

    Comment les différentes sensibilités politiques s’expriment-elles au sein de la rédaction ?

    Nous possédons évidemment des valeurs communes mais nous avons des sensibilités diverses. Nous tranchons à partir de la discussion. Une conférence de rédaction est organisée une fois par semaine. Chacun peut proposer des sujets, et cela est soumis à la décision du rédacteur-en-chef.

    Quel plaisir trouvez-vous à l’enseignement ?

    C’est un très grand plaisir pour moi. J’apprécie beaucoup le contact avec les étudiants. Par définition, c’est un public en perpétuel renouvellement. Cela me contraint à me remettre en cause régulièrement, et à me tenir informée des sujets le plus précisément possible. De la même manière que Le Monde diplomatique occupe le champ de la contre-information, je m’attache à faire preuve d’esprit critique dans mon enseignement. C’est-à-dire que, lorsque je fournis aux étudiants le savoir académique – sur la construction européenne par exemple – conformément à mon devoir et au savoir reconnu, j’évoque également des points de vue divergents exprimés par des chercheurs reconnus, souvent de Paris 8 d’ailleurs. D’autre part, je me plais à Paris 8, université pilote, qui a su garder son esprit engagé et innovant. Paris 8 est rigoureuse du point de vue des valeurs de l’université française, et ouverte aux savoirs nouveaux et à l’international.

     

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    Entretien réalisé par le service communication.

     

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