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  • Catherine Dufour, SF "Fever"

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    Au Hasard ludique avec Catherine Dufour

    Catherine Dufour est responsable de la communication et de l’animation culturelle à la bibliothèque universitaire de Paris 8. Parallèlement à cette activité, elle est également une écrivain touche-à-tout et engagée. Petite présentation. 

     

    Sur les coups de dix heures, deux petits verres foncés, ronds, comme la touche spéciale du peintre sur une fresque orange, le orange d’un imper qui fait se démarquer la silhouette. Catherine Dufour débarque, lunettes noires sur le nez. On ne saura pas si c’est le soleil, on ne la connaît pas assez. On pourrait en dire autant du premier, qu’on n’a plus l’habitude de sentir rayonner si fort même en une matinée de printemps, dans la salle bercée de lumière du Hasard ludique, débit de boissons/restaurant dans le quartier de la Porte de Saint-Ouen, qui réinvestira sous peu les rails de la petite ceinture parisienne. L’endroit est chic, des tables en bois, peut-être un poil pensé pour donner au quidam ce qui lui plaît. « Je trouve ce lieu assez magnifique. J’aime bien cette façon de remettre en état des endroits qui, sans intervention, auraient été détruits. Cette zone est évidemment couvée des yeux avec envie par un bon nombre de promoteurs immobiliers… C’est donc une manière de préserver une respiration dans la capitale », apprécie la romancière, déjà assise sur une quinzaine d’ouvrages depuis le commencement de son œuvre au début des années 2000. Si elle avoue ne pas courir après une brûlante actualité, Catherine Dufour laisse rarement passer un trajet de métro dans la ligne 13 sans écrire une ligne, au criterium ou au rouge à lèvres, peu importe tant que cela marque. Un exploit des plus agiles quand on sait la quantité de membres imbriquées dans les rames aux heures de pointe. Des espaces bruyants, mouvementés qui ne la rebutent pas, bien au contraire. Ses textes subissent une certaine régularité, paraissant environ tous les deux ou trois ans. Autant qu’elle s’en souvienne, Catherine Dufour a commencé les histoires le plus tôt qu’il fut possible : « J’ai appris à lire seule, et ai écrit dès que j’ai pu, c’est-à-dire vers sept ans. Je n’ai pas eu de véritable déclic puisque j’ai quasiment toujours écrit. » Un peu comme Colette conseillant Georges Simenon d’enlever du gras et de se passer du superflu, l’aspirante écrivain épuise les formes littéraires pour trouver ce qui fera le sel de son propre travail. « J’ai commencé par réaliser toutes les erreurs possibles et imaginables. J’ai réalisé lorsque j’avais dix ans que durant trois années, ce que j’avais écrit était intégralement de la merde. J’ai décidé de lire et d’écrire pendant une bonne dizaine d’années jusqu’à trouver mon propre style. Après cette période, j’ai tout rassemblé dans des sacs poubelles et je me suis séparée de cette production. » Passée la trentaine, les mots qui sortiront seront enfin les siens.

    Pâte à papier et adolescent boutonneux

    Les premiers textes sont ancrés dans la veine de Terry Pratchett, qu’elle admire. Saga à six têtes, Quand les dieux buvaient rend hommage à cette forme de fantasy humoristique fabriquée par l’auteur anglais, auteur qui a convaincu Catherine Dufour de présenter son travail à un éditeur : « Je me suis longtemps demandée s’il était véritablement nécessaire de se faire publier. C’est tout de même de la déforestation ! Il faut une très bonne raison pour tuer des arbres dont on fait de la pâte à papier. C’est finalement la lecture de Pratchett qui m’a décidée. Ses livres nous font tellement rire qu’ils devraient être remboursés par la sécurité sociale. Je me suis donc mise à faire comme lui. » Depuis, elle a fendu d’autres sillons, la science-fiction bien sûr – notamment Le Goût de l’immortalité et Outrage et rébellion –, et la littérature dite « générale » (L’Histoire de France pour ceux qui n’aiment pas ça notamment, architecturé en étroite collaboration avec les questionnements de son fils à l’époque), comme si celle dite « de genre » n’avait pas encore tout à fait acquis ses lettres de noblesse.

    Certes, l’on ne cache plus aux yeux prudes les couvertures dévêtues propres au polar ou celles des Asimov et consorts, qui pouvaient un temps vous faire passer pour un attardé. Les progrès ont même été sensibles, et c’est peut-être un autre piège qui guette : « La science-fiction, longtemps considérée comme une littérature réservée aux adolescents boutonneux cloitrés dans leur chambre, est en train d’être prise au sérieux. Sans doute parce que l’adolescent boutonneux, autrement appelé geek, a grandi pour prendre le pouvoir. Il n’y qu’à voir Mark Zuckerberg chez Facebook, Ray Kurzweil chez Google, Bill Gates chez Microsoft… Il y a une sorte d’embourgeoisement de la science-fiction, qui pourrait fragiliser la force de dénonciation de ses auteurs. » Catherine Dufour suggère que les étiquettes qui cloisonnent la littérature servent uniquement « aux libraires et aux bibliothécaires, afin qu’ils puissent ranger les ouvrages dans les étagères. » Elle décrit sa carrière « comme une croisière » puisque, détachée de l’impératif économique car non contrainte de vivre de sa plume, ses escales sont calées sur ses lubies du moment, naviguant entre différents domaines. Dans ses projets en cours, on trouve un récit consacré aux attentats terroristes, et à la douleur de toutes ses victimes, à l’inclusion des parents de meurtriers.

    Alien, Monde diplomatique & Xanax

    Également responsable de la communication de la bibliothèque de l’université, elle goûte chaque jour d’évoluer dans un univers livresque, savant, curieux, se souvient pour l’anecdote que l’une de ses collègues lui a fait découvrir il y a plusieurs années une des récentes Prix Nobel, Svetlana Aleksievitch. Lorsqu’on lui demande quelles influences la portent, elle avoue que tout est emprunt, cite côte à côte Alien et Maupassant, et confie que son dernier thriller (pas encore édité) doit beaucoup à Shakespeare. Catherine Dufour semble envisager la littérature comme une matière réflexive pour les autres : une fois livrés les points de vue sur des questions secouant le monde, les lecteurs les débattent et s’interrogent pour se forger leur propre analyse, et leurs propres solutions. La littérature intimement liée à la geste politique donc, qui se lit pour mieux comprendre ce qui nous entoure, afin de se trouver intellectuellement armés quand viendront les heures sombres que pourraient précipiter selon elle, entre autres, les expérimentations transhumanistes (selon Larousse, le transhumanisme est un mouvement prônant l’utilisation des technologies pour améliorer l’Être humain – intellectuellement et physiquement). Elle s’inquiète d’ailleurs que la fiction ne parvienne plus que très rarement à précéder la réalité : « La science s’est développée tellement rapidement que, peut-être, la science-fiction n’est même plus capable d’anticiper… La SF, à partir des recherches menées dans les laboratoires, met en garde la population quant à des avancées qui pourraient l’impacter dix ou vingt ans après. Dans Le meilleur des mondes, dès 1930, Aldous Huxley évoque les biotechnologies. Nous avons eu soixante-dix ans pour apprendre à nous méfier de la brevetabilité du vivant, de l’exploitation des embryons, etc. De même que 1984, outre le totalitarisme, dénonce le danger que comporte l’installation d’écrans interactifs dans les foyers. (…) Dans le futur, il existera probablement des intelligences artificielles plus développées que le cerveau humain. Nous ignorons quelles en seront les conséquences. »

    Pour ces raisons, celle qui est aussi une régulière collaboratrice du Monde diplomatique – dont elle dit malicieusement faire suivre la lecture d’un Xanax – réfléchit aux moyens d’alerter les cerveaux en compagnie d’une petite communauté d’auteurs contemporains, dont un des papes de la SF, Alain Damasio. Le monde s’affole, on cherche à la vitesse de la lumière, c’est en substance ce que regrette Catherine Dufour, désemparée qu’on ne lui laisse plus le temps d’inventer le futur : « J’ai l’impression que ma capacité d’anticipation se réduit avec le temps. Pour preuve, dans les années 1990, j’avais imaginé un jeu vidéo immersif dopé à l’inconscient, appelé Deep space mine. Puis dans les années 2000, mon imagination s’est réduite à un futur de trois à cinq ans. Aujourd’hui, ma capacité imaginative est négative ! Lorsque je pense à quelque chose, cela a déjà été inventé… Je pensais que c’était à cause de l’âge, mais des écrivains plus jeunes que moi rencontrent les mêmes difficultés à avancer plus vite que la science. C’est à la fois extrêmement intéressant et extrêmement effrayant. Par exemple, grâce à des financements privés s’élevant à plusieurs milliards d’euros, Google a lancé une société de biotechnologies appelée Calico, dont le but est de parvenir à l’immortalité. Il n’y absolument aucun choix démocratique, ni aucune consultation du peuple dans cette aventure. Je suis inquiète de cette démarche, ne serait-ce que parce que le citoyen n’a aucun droit de regard sur ce nouveau royaume privé. »

     

    Avant l’interview, on se rappelle cette très longue cigarette que l’auteur a confectionnée, puis tassée, patiemment, avec minutie. On se dit que ça n’a pas de rapport avec la science-fiction, ni avec les biotechnologies, ni même avec l’intelligence artificielle. On se dit que peut-être c’est mieux comme ça, une belle et longue cigarette fichue entre les doigts d’un écrivain, c’est suffisant, cela pourrait suffire. 

     

     

    Visiter le site de la bibliothèque universitaire.

    Visiter le site personnel de Catherine Dufour.

     

    Article rédigé par le service communication.

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