Portraits croisés : Océane Juliano et Camille


Océane Juliano est sourde, elle est étudiante en première année de licence Arts plastiques. Camille, alias l’ŒIL, est entendante, illustratrice, diplômée en cinéma d’animation et bédéaste, elle tient un compte Instagram intitulé « Si tu tends l’œil » consacré à la culture sourde. Elles se sont rencontrées quand Océane était au lycée, et que Camille cherchait une jeune fille pour raconter le quotidien d’une lycéenne sourde, pour le magazine Phosphore. Océane, passionnée par les arts et la bande dessinée, s’est prêtée au jeu. Aujourd’hui, Camille continue de suivre le parcours d’Océane à l’Université, dans le cadre d’un projet personnel, à la demande d’Océane. L’interprète LSF Frédéric Chevallier nous a permis d’échanger.
 
Le goût commun d’Océane et Camille pour le dessin et les arts a créé une affinité immédiate entre les deux jeunes femmes « au-delà du reportage, ça a été une belle rencontre », nous dit Camille. Océane est arrivée à Paris 8 en octobre 2021. Océane a choisi un cursus en art, car elle se destine à l’architecture d’intérieure, une discipline « concrète, où on palpe des matériaux, on s’intéresse à la provenance des choses, on accompagne des gens dans leurs projets ». Elle raconte les inscriptions à l’Université, la nécessité de comprendre comment fonctionne l’administration, le système de réservation d’interprètes LSF. Une mécanique qui a peiné à se mettre en place pour les cours intensifs qui ont débuté l’année, mais qui s’est installée pour la rentrée.
 
La présence d’interprètes facilite considérablement la compréhension des cours pour Océane, et lui permet évidement d’intervenir, par exemple de donner son interprétation dans un cours d’analyse d’œuvres, d’exprimer ce qu’elle ressent, ce qu’elle perçoit des tableaux présentés.
 
Camille publie sur son compte Instagram des bandes dessinées pour faire découvrir les difficultés rencontrées par les personnes sourdes, mais aussi cette culture à part entière : « c’est un amour personnel pour ce sujet qui me fait vibrer, pourtant je n’ai pas de sourds dans ma famille. » Elle s’est intéressée au sujet, nous dit-elle, après la lecture du livre Des yeux pour entendre, d’Oliver Sacks, un neurologue américain. Artiste visuelle, elle dit qu’elle est émue par l’extraordinaire expressivité de la langue des signes. Mais de cette fascination sont nés un vrai militantisme et une volonté de sensibiliser : « Cette bande dessinée, nous dit Océane, ça parle un peu de ma vie, ça parle du quotidien, comment ça se passe pour les sourds quotidiennement, pour que le plus large public soit sensibilisé à comment ça se passe pour les sourds au quotidien. C’est un véritable témoignage et j’en suis fière ». Les huit pages créées pour Phosphore balayaient déjà des sujets très variés, et se voulaient pédagogiques, précisant des termes que les entendant peuvent ignorer, luttant contre des préjugés. « C’est le sens du projet. Ça vient de cette envie de transmettre, ce militantisme qu’on a en commun avec Océane de raconter le plus possible ce que c’est que la réalité, aux entendants, leur faire découvrir, leur faire approfondir. »
 
Camille évoque la réputation de Paris 8 pour l’accueil handicap, l’enseignement de la langue des signes, le fait que des enseignants sourds donnent des cours … La poursuite de cette enquête sur le quotidien d’Océane trouvait en Paris 8 un décor intéressant. « Cela m’intéresse aussi qu’elle me dise s’il y a des différences, si l’accessibilité est enfin optimale. » Océane le précise, leur travail ensemble va au-delà des murs du campus : « Aujourd’hui, Camille parle de mon passage à l’université, mais ça dépasse largement le cadre universitaire, ça atteint tous les pans de la vie des sourds et leurs relations avec les entendants. »
 
En attendant de découvrir le travail qui naîtra de cette nouvelle étape dans la vie d’Océane, elle nous relate comment se passe sa rentrée. Elle découvre les enseignements du département Arts plastiques avec beaucoup d’intérêt : atelier photo, méthodologie, histoire de l’art, atelier zen… Un cours singulier qui favorise une approche zen de la créativité et permet de se recentrer sur soi, dans le calme et l’apaisement, pour travailler au dessin, nous explique Océane. Pour ce cours comme pour les autres, Océane est accompagnée d’interprètes. Pour un cours de trois heures, il faut que deux interprètes soient présents et se relaient. Lorsque les interprètes ne peuvent pas être présents, Océane doit s’arranger avec ses camarades de classe, rattraper en récupérant les notes des autres. A la demande de Camille, elle nous précise également les difficultés liées au caractère spécifique de ses études : certains termes techniques ou concepts sont inconnus de l’interprète, ou de l’étudiante, ce qui oblige à utiliser la dactylo (une technique en langue des signes française pour épeler les mots du français). Il faut pouvoir interrompre l’enseignant pour pouvoir demander que le terme inconnu soit écrit au tableau, orthographié, défini. Pour les cours de pratique, photographie ou dessin, l’interprétariat est essentiel aussi, pour comprendre les consignes, les indications techniques de l’enseignant, ou encore les propos consistant à resituer ces pratiques dans l’histoire de l’art, abordant des questions théoriques. Même dans ces cours où on pourrait penser que l’oral est secondaire, Océane gagne énormément à être accompagnée d’interprètes. « Il y a plein de choses pour lesquelles il faut encore militer, demander, pour avoir des interprètes, car pour nous c’est un véritable confort », nous dit Océane. Néanmoins, le choix d’aller étudier à Paris 8 s’est imposé, outre par l’offre de formation, par la qualité de l’accessibilité.
 
Cette question centrale de l’accessibilité avait déjà déterminé le choix d’Océane d’aller au lycée très loin de chez elle. Camille a documenté pour Phosphore les très longs trajets, la fatigue et le manque d’espace pour avoir une vie sociale satisfaisante à cause du temps perdu dans les transports. Paris 8, en plus d’être plus pratique à rejoindre depuis son domicile, lui donne davantage de liberté, de temps de travail autonome mais aussi de sociabilisation. « Je me sens vraiment plus épanouie aujourd’hui. […] j’attends avec impatience le second semestre, avec beaucoup de pratique et de dessin, et aussi des cours d’anglais ».
 
N’hésitez pas à prolonger votre lecture par le travail de Camille ou le livre d’Oliver Sacks !

Pour aller plus loin

  • La bande dessinée de Camille Si tu tends l’oeil dans Phosphore : https://www.instagram.com/p/CU-R1P9KzZN/
  • Des yeux pour entendre, voyage au pays des sourds, d’Oliver Sacks, aux éditions du Seuil (en poche chez Points).
  • Média’Pi ! un média en ligne bilingue généraliste. Il propose des articles, des vidéos, des reportages sur l’actualité nationale et internationale et la communauté sourde en LSF et en français.
  • Une clé sur le monde, autobiographie, Victor Abbou, Eyes Éditions
  • Le Cri de la mouette, Emmanuelle Laborit, éditions Pocket
  • Suivez sur Instagram le travail de Camille : @Situtendsloeil

Océane
Océane
© Camille | Si tu tends l’œil
Point vocabulaire
Point vocabulaire
© Magazine Phosphore 2021
Louise-Walser Gaillard
Louise-Walser Gaillard
© Si tu tends l’œil
© Si tu tends l’œil
© Camille | Si tu tends l’œil
© Camille | Si tu tends l’œil
© Si tu tends l’œil
© Camille | Si tu tends l’œil

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