• lien vers la page d'acceuil
  • Site de Paris 8 en anglais
  • Site de Paris 8 en allemand
  • Site de Paris 8 en arabe
  • Site de Paris 8 en chinois
  • Site de Paris 8 en espagnol
  • Site de Paris 8 en russe

Vous êtes ici : Accueil >Archives-sinfomer > Que savons-nous des inégalités sociales
  • Que savons-nous des inégalités sociales ?

    • Agrandir le texte
    • Restaurer la taille normale
    • Réduire la taille du texte
  • Que savons-nous des inégalités sociales ?

     

    Nicolas Duvoux

    Professeur en sociologie et spécialiste de la pauvreté, des politiques sociales et des inégalités sociales, Nicolas Duvoux est l’auteur d’un « Que sais-je ? » sur ce dernier sujet. Depuis 2007, il est également rédacteur en chef du site La Vie des idées, qui œuvre à diffuser les sciences sociales au-delà de la sphère académique. Nous abordons avec lui plusieurs questions qui témoignent du creusement d’un fossé toujours plus grand entre les plus riches et les plus pauvres.

     

    Quel a été votre parcours avant de venir enseigner à Paris 8 ?

    J’ai réalisé une maîtrise de philosophie à Nanterre, sous la direction d’Etienne Balibar. J’ai ensuite souhaité mettre en lien réflexion théorique et questionnements sur des réalités sociales actuelles. J’ai donc suivi un DEA d’études politiques à l’EHESS, portant sur la notion de contrat en droit social – c’est-à-dire la place du contrat comme instrument de régulation du « social », tant du point de vue des relations dans le monde du travail que, et c’est là la nouveauté qui m’a intéressé, comme instrument de relation entre l’État et des populations marginalisées (Contrat d’accueil et d’intégration pour les étrangers, contrat d’insertion pour les allocataires du RMI à l’époque, etc.). Puis, au cours de ma thèse de sociologie à l’EHESS, j’ai trouvé dans le contrat signé par les collectivités d’État en charge de la mise en œuvre de la solidarité nationale – ancien RMI, actuel RSA – directement avec les allocataires un élément de formalisation de normes sociales, en particulier de celle d’autonomie. J’ai donc étudié empiriquement le contrat signé entre l’État et ses déclinaisons locales d’un côté, et les citoyens de l’autre, en prenant le parti de m’intéresser plus spécifiquement à ces derniers. Je voulais comprendre ce qui se jouait dans ce lien individuel entre l’État et les usagers des politiques publiques. Je me suis en particulier intéressé aux réponses qu’apportent les individus à cette forme de contractualisation. J’ai soutenu ma thèse en 2008 : le moment était propice car il coïncidait, après l’arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy, avec l’instauration du RSA en remplacement du RMI. Ma thèse apportait en quelque sorte des éléments de critique du discours sur « l’assistanat » qui a accompagné cette réforme. La publication d’un ouvrage en 2009 (L’autonomie des assistés. Sociologie des politiques d’insertion, Paris, PUF, 2009) est ainsi entrée en résonance avec ce contexte.

    Ce travail m’a conduit à observer une « américanisation » des débats autour, sinon de la réalité, des politiques sociales en France. Par « américanisation », je parle d’une responsabilisation accrue des citoyens dans une situation difficile, de la demande de contrepartie qui leur est faite de la part de la société, de l’individualisation de la responsabilité, du discours sur l’assistanat, etc. Du fait des politiques publiques, la forme de soupçon que l’on fait poser sur l’usager des aides publiques entraîne une conflictualité entre les usagers des aides eux-mêmes pour se débarrasser du soupçon. Je lisais beaucoup de sociologie et d’anthropologie américaine de la pauvreté, notamment ayant pour objet les quartiers noirs et latinos. Je suis donc parti aux États-Unis en 2012 afin de développer une enquête de terrain sur les fondations philanthropiques qui luttent contre la pauvreté dans les quartiers noirs et latinos. Cette enquête a donné lieu à un ouvrage, Les oubliés du rêve américain (aboutissement d’un travail ethnographique, Paris, PUF, 2015).

     

    Vous êtes également rédacteur en chef du site La Vie des idées  ?

    Dès cette époque, j’ai commencé à travailler à la diffusion des sciences sociales au-delà du monde académique, par le biais du site dont je suis rédacteur en chef depuis 2007, La Vie des idées (site dirigé par Pierre Rosanvallon, professeur au Collège de France). C’est à la fois un support d’expression pour les intellectuels et une caisse de résonnance offerte à leurs travaux. Pour revenir à mon parcours, j’ai été recruté comme maître de conférences en sociologie en 2009 à la suite de ma thèse. À partir de 2009, je me suis également engagé dans l’évaluation des politiques publiques et j’ai été désigné membre du comité national d’évaluation du RSA, qui venait d’être créé. J’ai ainsi pu commencer à observer le fonctionnement de l’appareil d’État et participer à l’évaluation des politiques de lutte contre la pauvreté. Il est extrêmement important d’avoir une compréhension interne de ces mécanismes, ce dont je jouis aujourd’hui en étant membre de l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale.

     

    Pourquoi avoir choisi de s’intéresser particulièrement au thème des inégalités sociales ?

    Effectuant un « transfert » de la philosophie à la sociologie, j’ai été marqué par l’ouvrage Les métamorphoses de la question sociale de Robert Castel, sociologue proche de Michel Foucault et de Pierre Bourdieu dans ses jeunes années. Ce livre montre très bien comment, après la Révolution, une première phase de modernité libérale s’est mise en place, structurée autour de la forme du contrat, avant d’être remplacée au XXe siècle par une forme plus collective et statutaire de l’organisation sociale. Ce qui m’a interpellé, très tôt dans ma réflexion intellectuelle, c’est que nous assistons à un retour de la forme contrat, qui présente bien des similitudes, mais aussi des différences notables avec la régulation contractuelle du social au dix-neuvième siècle. La période des Trente Glorieuses (1946-1975), durant laquelle le futur était porteur d’espoirs, était clairement terminée, et marquait le retour à des situations d’insécurité sociale à grande échelle. Les politiques publiques sont à la fois un instrument de compensation de ces difficultés, mais aussi un élément de clôture du possible et de discipline des corps et des esprits ou, pour le dire en termes bourdieusiens, de naturalisation d’un état de fait renvoyant à des rapports sociaux, économiques et politiques. Le principal élément auquel je me suis intéressé est la responsabilisation des individus, qui leur impute une part disproportionnée dans leur situation et empêche ainsi de remettre en cause l’organisation sociale.

     

    Cet encadrement n’est donc pas une véritable politique pour endiguer la pauvreté ?

    La réponse apportée correspond davantage à un aménagement à la marge plutôt qu’à une résolution de ce problème.

     

    Pourriez-vous nous expliquer le rôle de l’Impôt sur la fortune (ISF) dans notre société, alors que le nouveau gouvernement promet de le réformer ?

    L’ISF a été recréé en 1988 par François Mitterrand dans le but de financer le RMI. Sa réforme annoncée par Emmanuel Macron portera un double coup à la solidarité. Cela sera un cadeau fiscal aux plus riches d’entre les plus riches puisque les patrimoines mobiliers sont, en général, les plus importants. De plus, l’ISF est une possibilité de financement des fondations philanthropiques ou du secteur de la solidarité. Les individus concernés par l’ISF peuvent bénéficier d’une déduction fiscale de l’ordre de 75% s’ils effectuent un don. La réforme de l’ISF fragilisera ainsi les fondations philanthropiques et une partie de l’écosystème vivant grâce aux dons. De plus en plus, en France et aux États-Unis (notamment depuis l’élection de Donald Trump, mais la tendance remonte en fait au début des années 1980), on pense les inégalités comme étant porteuses de dynamisme et d’innovations sociales. Dans notre pays, quatre des premières décisions politiques – réforme de l’ISF, réforme du Code du travail, baisse des APL et diminution du nombre de contrats aidés – dessinent une augmentation des inégalités, et mettent en lumière une acceptation, sinon un encouragement, étatique de cette hausse. La hausse de la CSG va dans un sens différent, il ne faut donc pas généraliser. Certes les contrats aidés sont des contrats précaires – et on peut légitimement se demander pourquoi l’État crée des emplois précaires – mais ce sont des mains tendues à des personnes sans emploi, et qui sont les plus « éloignées » de l’emploi. Ce manque touchera très concrètement les collectivités, les écoles, etc.

     

    Dans l’histoire, les dirigeants politiques de gauche qui étaient au pouvoir ont-ils œuvré à une réduction de la part des inégalités sociales ?

    Ce débat politique a existé lors de la création du RMI en 1988. Pour rappel, le RMI était un revenu attribué aux citoyens qui n’en avaient pas. Il a été instauré par la gauche, notamment par François Mitterrand lors de sa réélection, mais c’est à l’origine une idée libérale. Il s’agit d’un filet de sécurité minimal, il y a donc une acceptation que la société produit des perdants, qu’elle consent ensuite à prendre en charge, sans pour autant remodeler la redistribution des richesses. Il s’agit d’une compensation pour aménager un minimum de survie une fois que les disparités ont été créées. Donc, en 1988, la création du RMI pouvait être perçue comme l’acceptation de l’installation du chômage de masse dans la société française. Depuis, plus on a opté pour ce mécanisme d’aide, plus le nombre de ses allocataires a grimpé. La société française est davantage marquée par une dualisation des formes de protection sociale, en séparant d’un côté les citoyens qui ont une protection sociale de premier rang (ceux qui ont un contrat de travail pérenne) et de l’autre ceux qui ont une protection sociale de second rang – RSA, CMU, contrats précaires, etc. C’est une aide – une assistance – précieuse et indispensable pour tous ceux qui sont dépourvus de ressources mais, en même temps, c’est une organisation sociale porteuse d’un affaiblissement des mécanismes de solidarité généraux. La gauche a cherché à compenser les problèmes sociaux qui ont émergé dans les années 1970 et 1980 avec, notamment, le chômage de masse, mais sans remettre en cause les arrangements sociaux-économiques qui produisaient ces problèmes sociaux, voire parfois en les renforçant. Il ne faut cependant pas établir une équivalence entre droite et gauche car les politiques restent, sur certains points, différenciées.

     

    Si on considère que la lutte contre la pauvreté a été quelque peu abandonnée au tissu associatif, pourrait-on contraindre l’État à prendre en charge cette question ?

    Je ne pense pas qu’on puisse généraliser en parlant d’une délégation totale au tissu associatif. Par exemple, aux États-Unis, George W. Bush avait décidé que les associations caritatives prendraient largement en charge la question de la pauvreté. Dans mon ouvrage sur Les oubliés du rêve américain, je me suis intéressé aux conséquences de la réforme draconienne de l’assistance qui avait eu lieu au cours de la décennie précédente, en observant notamment comment c’est aux associations et aux acteurs sur le terrain qu’il était revenu de prendre ce qui restait de solidarité en charge. J’ai donc essayé de comprendre ces logiques particulières d’exclusion – sociale, raciale, de genre, etc. – et leurs interrelations.  En France, nous sommes loin de cette politique. Il existe une protection étatique, et un certain nombre de garde-fous – la trêve hivernale en matière d’expulsion locative en est un exemple. Néanmoins, certains éléments indiquent que nous nous engageons dans une voie proche de celle des Etats-Unis.

     

    La philanthropie tend-t-elle à prendre racine en France ?

    Mes voyages et mes travaux aux États-Unis m’ont alerté quant à l’importance de la philanthropie. Elle est différente du monde associatif, puisque son rôle est d’abord de financer des actions. En France, la philanthropie connaît un renouveau, je parle bien de renouveau car le phénomène possède en fait une forte antériorité. La philanthropie a en effet été très puissante sous la Révolution française. Etre un philanthrope est, à cet époque, être un humaniste cherchant à régler des problèmes sociaux en s’appuyant sur la raison. Cependant, elle a été invisibilisée au XXe siècle à mesure que l’État social montait en puissance, sans cependant disparaître définitivement. Aujourd’hui, la philanthropie a regagné une plus grande visibilité en France. Les philanthropes – majoritairement des entrepreneurs et des héritiers – se mettent davantage en avant, sur le modèle de Bill Gates. Ils adoptent un discours du type : « quand je fais du business, je suis efficace, et je veux être efficace dans la solidarité ». Depuis quelques années, j’essaie d’organiser un ensemble de recherches, en France, sur ce sujet, dans le but de pouvoir analyser l’histoire de la philanthropie en France et notamment ses relations avec l’Etat. Ce travail mené à travers des journées d’études et des séminaires donnera lieu, je l’espère rapidement, à des publications.

     

    Quelle nécessité avez-vous ressenti de penser ce manuel sur les inégalités sociales qui paraît dans la collection « Que sais-je ? » ?

    Dans ce que j’entreprends, il me paraît indispensable d’articuler autant que faire se peut la recherche et l’enseignement. J’ai donné pendant deux ans un cours à partir d’un ouvrage de sociologie incontournable : Le monde privé des ouvriers, d’Olivier Schwartz, une monographie de familles ouvrières du Nord. J’ai pensé qu’il y avait matière à organiser une journée d’études sur la postérité de ce livre, qui compte pour beaucoup de sociologues. Par ailleurs, je dispense depuis deux ans un cours portant sur les inégalités sociales et le manuel que je publie aujourd’hui est en partie le produit de ces cours. J’ai essayé d’apporter les bases aux étudiants. Le « Que-sais-je ? » se situe à la croisée de l’économie, de la sociologie et de la science politique même si la tonalité dominante est celle de ma discipline, la sociologie. Je ne prétends pas intégrer tout le champ des sciences sociales. J’ai essayé de faire cheminer une réflexion qui soit la plus pédagogique possible, en introduisant les définitions, les sources, les processus, les résultats, etc. Thomas Piketty est évidemment une figure incontournable pour évoquer les inégalités sociales d’un point de vue économique. De même, tout un pan de la sociologie étudie les inégalités femmes-hommes, les inégalités ethno-raciales, les inégalités en fonction de l’orientation sexuelle, les inégalités en fonction du handicap, bien sûr les inégalités de classe et les représentations subjectives des inégalités, etc. L’enjeu était de s’attacher à identifier les processus producteurs des inégalités et de ne pas en rester aux résultats empiriques. Il existait à mon sens deux mauvaises solutions dans la manière d’aborder la question des inégalités sociales : premièrement opposer les économistes et les sociologues en considérant d’un côté les inégalités économiques et de l’autre les inégalités sociales alors que, si elles sont distinctes, elles sont évidemment reliées entre elles ; l’autre écueil est de penser que les économistes ont tellement fait avancer la réflexion qu’ils l’ont épuisée. Certes, si la question des inégalités s’est imposée dans le débat public et académique ces dernières années, d’abord d’un point de vue économique. Mais les inégalités ne peuvent se réduire aux seules questions économiques, malgré leur importance. En même temps, les sociologues ne peuvent faire l’impasse sur les résultats mis en lumière par les économistes pour penser les processus sociaux qu’ils ont identifié (le capital culturel comme variable indépendante, les relations entre classes sociales, les dimensions ethno-raciales et de genre des inégalités dans la distribution des revenus et du patrimoine, etc.) Enfin, le dernier chapitre, plus personnel, s’intéresse au phénomène de l’individualisation dans la représentation des inégalités. Ce n’est pas comme si la classe d’appartenance, le genre d’appartenance ou le groupe ethno-racial d’appartenance ne jouaient pas un rôle mais on se représente de plus en plus les inégalités de cette manière, en insistant sur la motivation (ou le manque de motivation), des individus dans la vie sociale. 

     

    Quel plaisir prenez-vous à enseigner ?

    Je prends plaisir à enseigner car, par rapport à mon travail de chercheur, cela revient à « mettre en forme » les connaissances autrement. En tant que chercheur, on peine parfois à ressaisir des enjeux généraux pour penser nos matériaux et enseigner pallie, en partie, cette difficulté. L’enseignement dynamise ainsi la recherche, l’inverse est évidemment également vrai, même s’il faut rester à l’écoute. Les étudiants arrivent ici à Paris 8 avec une histoire. Ils m’apportent au moins autant que j’essaie de leur transmettre des connaissances et une certaine manière de faire de la sociologie.

     

     

    Visiter le site consacré au département de sociologie et d’anthropologie.

    Visiter le site La Vie des idées.

    Revivre la journée d’études consacrée à l’ouvrage d’Olivier Schwartz Le monde privé des ouvriers.

    Visiter la page du "Que sais-je ?" portant sur les inégalités sociales sur le site des PUF.

     

    Entretien réalisé par le service communication.

     

    • Agrandir le texte
    • Restaurer la taille normale
    • Réduire la taille du texte
    • retour en haut de la page